Sur le chemin de retour de l’hôpital Beer-Sheva, où il a subi il y a une semaine une opération d’urgence après avoir été grièvement touché par un tir de mortier, le Belge Jehan Berman, qui a choisi de faire son alya il y a quelques années, a accepté de revenir avec nous sur les derniers événements. Interview.
L’opération « Bordure protectrice », qui semble avoir pris fin hier, avait été lancée début juillet contre le Hamas. Quand la situation a-t-elle commencé à se dégrader chez vous qui vivez à cinq kilomètres à peine de Gaza ?
Nous vivons en effet ma femme et moi, avec notre fils de 3 ans, dans le village communautaire d’Avshalom, à côté de Kerem Shalom, depuis deux ans et demi. En temps normal, nous recevons en moyenne trois missiles par semaine, et dans 99% des cas, personne n’en parle ou très peu. On parle seulement de la riposte israélienne quand elle a lieu… Pour ce qui est des infiltrations de terroristes armés en territoire israélien, il y en a deux par mois en moyenne. Lorsqu’il y a une alerte, tout le monde rejoint les abris. Cela tombe le plus souvent dans les champs, parfois dans les étables, les serres, rarement dans les maisons, heureusement. On peut dire que la situation dans tout le contour de la bande de Gaza a commencé à fortement se dégrader à la mi-juin. Une escalade de plus en plus invivable, avec plus de 2.000 roquettes envoyées en deux mois ! Comment déposer son enfant au stage, comment travailler dans les champs, quand vous avez, dans le meilleur des cas, 10 secondes pour vous mettre à l’abri. Ca, c’est quand il y a une alerte, pour les kassams et les roquettes. Il n’y en a pas pour les tirs de mortier qui viennent d’une trop petite distance, maximum 10 km. L’armée nous a dit de poursuivre nos activités, « la routine d’urgence » comme elle la nomme, en restant à proximité des abris. La moitié des 270 personnes du village n’en ont d’ailleurs pas dans leur maison…
Comment avez-vous réagi ? Certains habitants ont-ils fui la région ?
Beaucoup de familles ont envoyé femmes et enfants dans une région plus calme, mais la plupart des hommes sont restés. Je travaille personnellement dans l’exportation de boutures de géranium, notre région produit 60% de l’agriculture israélienne. Même en temps de guerre, la production agricole ne peut être interrompue, les vaches et les poulets doivent être nourris. Je n’ai pas eu le choix, j’allais donc travailler en espérant rentrer vivant. Je suis aussi responsable de l’équipe d’urgence de mon village, je fais le lien entre la société civile, l’armée et les autorités locales et je m’occupe des besoins spécifiques en temps de guerre : problèmes de nourriture, approvisionnement de médicaments aux personnes âgées, consignes de l’armée à faire respecter… Il faut aussi organiser le suivi psychologique des enfants. En plus des tirs du Hamas qui font un bruit assourdissant, deux tanks israéliens et de l’artillerie lourde étaient positionnés à 500 mètres de chez nous, avec des hélicoptères en permanence dans le ciel. Tout cela est très traumatisant. Des enfants de 8 ans ont aujourd’hui peur de jouer seuls dehors, d’autres se remettent à faire pipi au lit.
Le 21 août dernier, la situation semblait plus calme quand vous avez été touché par un obus de mortier ?
Le discours du chef d’Etat-major nous avait en effet indiqué que nous pouvions tous revenir au village. C’est donc ce message qui a été diffusé et les écoles proposant pendant l’été des activités pour les enfants ont rouvert. Toutes les écoles sont protégées d’un dôme de béton armé anti-missiles. Nous avons donc conduit notre fils à l’école, et ma femme et moi devions le rejoindre pour fêter ses 3 ans. Nous venions d’arriver quand une alerte a retenti. Ma femme a couru pour prendre mon fils et se mettre à l’abri. Je suis allé aider les gardiennes pour rassembler tout le monde. En 40 secondes, 12 tirs de mortier ont retenti ! Une fois à l’intérieur, j’ai soudain réalisé qu’on était trop près des fenêtres et j’ai demandé aux enfants et aux gardiennes de s’en éloigner au plus vite. Tout le monde était en état de choc et j’essayais de les rassurer comme je pouvais. En voyant la panique de ma femme et de mon fils, j’ai décidé de les couvrir avec mon corps. C’est là que j’ai reçu dans le dos un éclat d’obus qui m’a traversé l’épaule gauche. C’était l’hystérie générale et je perdais énormément de sang. Je suis finalement parvenu à faire appeler les secours, et l’ambulance m’a conduit à l’hôpital de Beer-Sheva qui m’a opéré immédiatement.
Vous avez été très soutenu par vos proches et amis depuis la Belgique. En Israël aussi, les marques de soutien ont été nombreuses.
C’est vrai. Le président d’Israël m’a même appelé pour me féliciter et l’ambassadeur de Belgique est venu me voir plusieurs fois à l’hôpital. On a dit que j’étais un héros parce que j’avais sauvé plusieurs enfants. En réalité, je n’ai pas réfléchi, j’ai juste suivi mon instinct.
Vous devrez faire plusieurs semaines de kiné pour vous rétablir. Quel est votre état d’esprit après la décision ce mardi d’un cessez-le-feu « illimité » ?
Je n’y crois pas, et personne n’y croit. Le mot « cessez-le-feu », on a dû l’entendre 50 fois. Israël a encore été chercher il y a deux jours des blessés palestiniens pour les soigner et les ambulances se sont fait tirer dessus ! Même le maire de notre région nous a conseillé d’attendre avant de regagner notre village. C’est ce qu’on va faire, ma femme, mon fils et moi. On va passer quelque temps au centre du pays, et là, on attendra de voir.
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