Jenji Kohan : du rire et des larmes ou l’art de déranger

En ce mois de juin, c’est la célèbre série américaine Orange Is The New Black qui a repointé son nez sur Netflix. Série dramatique, mais drôlissime s’il en est, « OITNB » est l’œuvre d’une réalisatrice que l’on peut aisément qualifier de marginale : Jenji Kohan.

Née en juillet 1969 dans une famille juive de Californie, Miss Kohan a dû quelque peu se chercher avant d’obtenir enfin, à ses 44 ans, la consécration, tant auprès des critiques que du grand public. Pourtant, cela semblait plutôt bien parti… Issue d’une famille d’artistes, d’une mère romancière et d’un père auteur, producteur et compositeur, la fibre était vraisemblablement présente dans le foyer. Son frère David est d’ailleurs l’un des créateurs de la série à succès Will & Grace (sitcom tordant mêlant humour juif, humour gay et humour new-yorkais), série à laquelle Jenji a collaboré brièvement, parmi un certain nombre de petits boulots d’écriture ponctuels (Le Prince de Bel-Air, Friends,... ). Oui, mais voilà, la belle ne veut pas faire dans le commercial, elle veut bousculer, elle veut faire penser.

En 2005, enfin, Jenji obtient sa propre série. Et quel scénario ! Il s’agit tout simplement de Weeds, série dépeignant les aléas quotidiens de Nancy Botwin, jeune veuve et mère de deux enfants, qui se voit contrainte de dealer de la marijuana pour permettre à sa famille de subsister. Explosive, la série n’a aucun tabou et n’hésite pas à critiquer tout ce qui fait la fierté de l’Oncle Sam : le modèle du rêve américain, la sécurité, la vente libre des armes à feu, les « bonnes mœurs » des banlieues résidentielles bourgeoises, ou encore, la justice (à géométrie-variable). Enfin, puisque le défunt mari ainsi que la belle-famille de Nancy sont juifs et qu’elle ne l’est pas, Jenji Kohan a pu explorer à sa guise un thème qui lui est visiblement cher : la religion et les mariages mixtes.

Peu de temps avant cette série, nous rapportait en 2009 le Jewish Journal[1], notre réalisatrice hors-normes songeait à devenir rabbin. Malheureusement, elle s’est vu refuser cette possibilité, au motif qu’elle était mariée avec un non-Juif. Folle de rage et blessée, elle a, semble-t-il, éprouvé le besoin d’esquinter quelque peu son obédience dans sa série, afin d’extérioriser sa déception. C’est ainsi, par exemple, que le beau-frère de Nancy (fort peu pratiquant !), Andy, entre en yeshiva uniquement pour fuir la guerre en Irak, lui qui s’était inscrit dans les réservistes alors qu’il était ivre-mort et tentait d’impressionner une jeune fille. On le voit même arborer des T-shirts représentant un rabbin fumant de l’herbe dans un chofar sous le calembour « Gotta get chaï ». Irrévérencieux ? C’est le maître-mot. Par ailleurs, la belle-famille de Nancy n’a jamais accepté que feu son fils chéri, Judah, épouse une non-juive et l’on assiste au rejet violent que ce type de situation peut malheureusement amener. L’occasion pour la réalisatrice de traiter ce qu’elle ressent comme une profonde injustice.

La série a eu pas mal d’échos, en son temps. Mais c’est en juillet 2013 que va démarrer le plus gros succès de Kohan à ce jour, celui dans lequel, d’après ses dires dans le micro de la radio publique NPR, elle a la possibilité de traverser en profondeur la mosaïque hétérogène de l’Amérique : Orange Is The New Black.[2]  L’histoire (adaptation du roman autobiographique éponyme de Piper Kerman) prend place, cette fois, dans l’univers carcéral : le quotidien d’une prison basse sécurité pour femmes. Cette série, écrite et réalisée de mains de maître, dynamite tous les sujets : sexualité, drogues, mais surtout, système judiciaire bancal, inégalités sociales, discriminations raciales et sexuelles, religion(s), sectes, fanatisme religieux violent, privatisation et corruption du système carcéral, mépris de la personne humaine dans les prisons : tout y passe avec une férocité redoutable. Cependant, ce qui permet à ce cocktail engagé et lourd de tenir debout et de garder cohérence et attrait, c’est la tension permanente, l’équilibre omniprésent entre drame et humour. La série se veut très terre-à-terre et rien n’est épargné aux personnages, pour autant, les dialogues savoureux sont, tour à tour, bouleversants de lucidité, puis tout simplement hilarants. Ainsi donc, parmi les nombreuses mini-sous-intrigues de la série, le gérant de la prison s’étonne un matin de voir le nombre de détenues de confession juive augmenter de façon exponentielle. Flairant le coup fourré, il enquête et réalise que la nourriture faisandée de la prison est tellement infâme que les prisonnières ont trouvé une astuce : réclamer un repas kasher (c’est dire !) pour motifs religieux, pensant que leurs connaissances de Woody Allen et de la série Seinfeld suffiront à les disculper en cas de doute…

Visiblement apaisée vis-à-vis de sa religion, Jenji Kohan, qui a voulu aborder le thème de la conversion, nous a également offert un monologue bouleversant sur la spiritualité et le rapport au monde, à faire verser une larmichette au plus laïc d’entre nous !

Dans cette nouvelle saison (la quatrième), Miss Kohan parvient même à nous faire rire avec l’un des sujets les plus touchy du siècle : le conflit israélo-palestinien et les tensions entre Juifs et musulmans. Comment ? En faisant cohabiter une prisonnière juive avec une prisonnière musulmane (toutes deux afro-américaines, ce qui, dans cette série, n’est pas anecdotique). Sans rien nommer explicitement, elle se contente de clins d’œil gros comme des maisons dans les répliques savoureuses que les deux jeunes femmes se renvoient fréquemment (du type : « Cette moitié de fenêtre est à moi ! C’est l’Ouest ! Ton côté c’est l’Est ! » – « Comment peux-tu savoir où est l’Est ici ? » – « Quand tu dois prier vers La Mecque cinq fois par jour, tu te démerdes pour trouver ! » ou encore « Mais je plaisante ! Où est donc passé votre célèbre sens de l’humour musulman ?! ») qui feront sourire les téléspectateurs à coup sûr…

Au-delà de ces bulles de rire et de clarté, la réalisatrice nous a pondu une saison d’une brutalité et d’une noirceur rarement égalée dans l’univers des séries médiatisées (si l’on omet la célèbre Oz). Pour une raison bien simple, c’est qu’il est question d’une réalité que nous connaissons pour la plupart sans trop vouloir la concevoir : les conditions de vie des prisonniers, la façon dont un univers carcéral mal pensé (voire pas pensé du tout) peut détruire des êtres humains qui auraient peut-être été en mesure de se réinsérer dans la société, la corruption et – histoire d’être quand-même le produit de son époque… le profit et la productivité !

Les personnages sont extrêmement bien conçus car nuancés. Il n’y a pas « les justes et les ripoux », « les idéalistes et les salauds » ; les protagonistes sont très humains parce qu’empêtrés entre leurs convictions ou, plutôt, ce qu’ils voudraient être leurs convictions, et leur envie d’une vie meilleure, de confort, de reconnaissance et d’estime de soi. Ils sont égoïstes et égocentriques, parfois jusqu’au pathétique, mais avec en fil rouge cette petite voix qui revient, qui leur murmure occasionnellement que l’on ne peut passer sa vie replié sur sa petite personne, sous peine d’en devenir fou.

La folie étant, d’ailleurs, un autre sujet qui semble cher à Jenji Kohan dans cette série, puisque le problème gravissime de personnes déséquilibrées se retrouvant en prison alors qu’elles auraient besoin de soins psychiatrique est exploré en long et en large. Ainsi, plusieurs personnages souffrent de paranoïa et de psychose, de troubles de perception de la réalité, entrecoupés de brefs et poignants moments de lucidité.

Donc, si nous résumons… La drogue, le sexe, la religion et le fanatisme, la violence carcérale et les dérives comportementales de son personnel, la corruption, l’emprisonnement de personnes souffrant de maladies mentales, le duel idéal-profit… rien n’échappe à la plume et la caméra de Madame Kohan et ce n’est, à l’en croire, pas un hasard… La réalisatrice a, en effet, déclaré qu’elle estimait se rapprocher de sa foi en mettant toutes ces questions et problématiques en lumière et en n’ayant aucun sujet tabou car c’est ce qui est au cœur de la pensée juive : tout questionner en permanence et ne jamais rien omettre.

Qu’il s’agisse de Weeds ou de Orange Is The New Black, le travail de Jenji Kohan est effectivement conçu pour interpeller, faire des constats sur le monde qui nous entoure et mettre en lumière les aberrations, contradictions et injustices de la société humaine. Il y a peut-être bien un côté yeshiva dans son approche. Il y a certainement un regard de sociologue et de contestataire. Quoi qu’il en soit, son œuvre mérite que l’on s’y attarde, ne serait-ce que pour être dérangé et questionné le temps d’un épisode…

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