‘Joden zijn ons ongeluk !’*

En soi, la décision de boycotter un Etat n’a rien de scandaleux. Pour s’en persuader, il suffit de songer aux cas de l’Allemagne nazie ou, plus récemment, du régime sud-africain. Dans des cas bien précis, des Etats peuvent être mis au ban des Nations, quelques fois même dans l’intérêt de leur(s) population(s).

Toute la question est de savoir ce qui explique qu’aujourd’hui seul l’Etat juif, pourtant l’un des rares démocraties d’Asie, soit l’objet d’un boycott « citoyen ». Il ne manque pourtant pas d’Etats peu respectueux de ses minorités comme de ses voisins.

Prenons le cas de la Turquie, cet Etat qui, non content de nier le génocide jeune turc, exerce depuis plus de 18 ans un blocus contre l’Etat arménien, s’ingénie à persécuter ses minorités (dont ses 14 millions de Kurdes), occupe le tiers d’un pays membre de l’Union européenne (Chypre), construit des murs de sécurité (Syrie), s’arroge le droit de bombarder ses voisins (Syrie, Irak), soutient en catimini l’un des pires mouvement terroriste de ce siècle, tout cela, pourtant, sans susciter la moindre velléité de boycott. Que du contraire : la Turquie sera prochainement l’hôte de la Belgique dans le cadre d’Europalia 2015, l’année du centenaire du génocide des Arméniens ! Et c’est bien ici que le bât blesse. Comment expliquer, en effet, ce deux poids deux mesures, sinon par la (dé)raison antisémite ?

Faut-il rappeler, ici, la déprogrammation d’un artiste juif, et non israélien, d’un festival de reggae espagnol sous prétexte de son refus de se prononcer sur le conflit israélo-palestinien ? Bref, nul ne songerait à taxer le mouvement BDS de raciste s’il ne ségrégait des artistes du seul fait de leur judéité, si seulement les signataires du Belgian Academic and Cultural Boycott of Israel (BACBI), initié depuis l’université de Gand, appelaient au boycott d’autres Etats que celui des Juifs.

A tout bien considéré, ce double standard nous renseigne sur le fait que ce qui importe, en termes de popularité et de médiatisation d’un conflit, est bien moins la qualité des victimes (les 20.000 Tamouls assassinés, les 300.000 algériens victimes de la guerre civile, les 200.000 Tchétchènes victimes des Russes) que celle des présumés « bourreaux » (i.e. les rescapés de la Shoah !). Cette terrible équation nous permet de comprendre le manque flagrant d’empathie pour les Kurdes, les Sahraouis et même quelque fois des Palestiniens dès lors qu’ils ne sont pas victimes des Israéliens. La « qualité » musulmane des massacreurs du Yarmouk empêche tout élan de sympathie pour ces victimes-là.

Au fond, qu’est-ce l’antisémitisme sinon l’attention obsessionnelle portée aux Juifs, sinon l’idée que « les Juifs sont le malheur du monde ». Cette thèse saugrenue, née en Allemagne il y a près de 150 ans de l’imagination de l’historien allemand von Treitschke, est à peu de choses près celle défendue aujourd’hui par un professeur de philosophie de la KU, Lieven De Cauter.

Dans une tribune (publiée dans Le Soir) à l’accent prophétique (« Modifier votre vision du monde Monsieur Francken »), ce militant d’extrême gauche ne craint pas de désigner au secrétaire d’Etat NVA en charge des réfugiés, les… Juifs (oui les Juifs !) comme les véritables responsables du chaos mondial. Dans un délire verbal rappelant furieusement les thèses paranoïaques de certains chantres de l’entre-deux-guerres notre intellectuel et poète flamand entend démontrer en quoi la crise actuelle des réfugiés procède ni plus ni moins d’un vaste complot ourdi, sous l’ère Bush, par un groupe précis d’intellectuels et de politiciens « juifs néo-conservateurs ».

Comment expliquer autrement la déchirure du monde arabe, le dépècement de l’Irak, la guerre civile en Syrie, la haine obsidionale entre Chiites et Sunnites, sinon par le souci de ces « purs et durs sionistes » (?) de protéger « l’entité sioniste » (sic) et ce, au mépris même des réalités économiques de leur patrie supposée : « Les intérêts pétroliers n’étaient pas au cœur de leur démarche, mais leur servaient plutôt d’alibi. Comme le prouve d’ailleurs le fait que les compagnies pétrolières américaines n’ont que peu profité de la débâcle irakienne. »

Ainsi à suivre M. De Cauter, ces intellectuels et politiques américains d’origine juive n’auraient agi qu’en seule fonction des intérêts juifs, idée chère à l’extrême droite allemande et française fin de siècle. On se souviendra de la belle sentence de Maurice Barrès : « Je tiens Dreyfus pour traître de par sa race ». On se souviendra encore de ce brave monsieur Céline qui lui aussi s’empressa de désigner, dès 1937, les Juifs français comme de dangereux fauteurs de guerre :

«Que veulent-ils, les Juifs, derrière leur baragouin socialistico-communiste ? […] Qu’on aille se faire buter pour eux. […] Qu’on aille, nous, faire les guignols devant les mitrailleuses d’Hitler. Pas autre chose ! » « Toutes les guerres, toutes les révolutions ne sont en définitive que des pogroms d’Européens organisés par les Juifs. »

Prétendre qu’une « bonne guerre » contre l’Allemagne profiterait à la France, rajoutait-t-il encore, c’est avaler la propagande de la « grande enculerie française maçonnico-talmudique juive ».

Notre beau et plat pays n’est pas caractérisé de surréaliste sans raison. Dans quel autre pays que le nôtre verrions-nous un intellectuel d’extrême gauche proposer à un ministre, dénoncé par ailleurs comme héritier de la collaboration flamande, une vision du monde pour le moins fortement inspirée des tristement célèbres Protocoles des Sages de Sion ?

« Désunion des peuples chrétiens

(…) Nous avons mis en désaccord les uns avec les autres tous les intérêts personnels et nationaux des Gentils pendant près de vingt siècles, en y mêlant des préjugés de religion et de tribu. (…)

Fomenter la lutte entre Nations

Dans toute l’Europe, et avec l’aide de l’Europe, sur les autres continents, nous devons exciter la sédition, les dissensions et l’hostilité mutuelle. (…)

Buts des guerres

Nous devons être à même de répondre à toute opposition par une déclaration de guerre du pays voisin de l’État qui ose se mettre en travers de notre route ; mais si ces voisins, à leur tour, devaient se décider à s’unir contre nous, il faudrait leur répondre en déchaînant une guerre mondiale. (…) »

Notre philosophe de l’(in)culture viserait-il à la création d’un prix Joris Van Severen des Droits de l’Homme dont il serait évidemment le premier lauréat ? La question est toute posée dans cette Flandre décidément gangrenée par le poids de sa culpabilité vis à vis des Juifs. Retour du refoulé quand tu nous tiens !  

Le pire dans cette triste affaire est que Le Soir, le quotidien de référence francophone, s’est aussitôt empressé de publier cette carte blanche aux tenants et aboutissants aussi imbéciles et controuvés que délétères ? Imbéciles et controuvées?

Depuis que les sondages existent aux Etats-Unis, toutes les études démontrent que les Juifs américains constituent la minorité « blanche » la plus progressiste du pays. Jusqu’à aujourd’hui et ce, y compris sous Obama, les Juifs votent démocrates. Georges Bush ne fut pas le candidat du lobby juif mais bien du lobby arabe ; Al Gore ayant choisi un vice-président juif ?

Le gouvernement israélien n’a pas encouragé Bush à partir en croisade contre l’Irak. Que du contraire. Sharon mit en garde les Etats-Unis contre toute aventure militaire.

Oui, le gouvernement américain comptait deux vice-ministres d’origine juive. Et alors ? Le fait qu’il comptait aussi deux ministres d’origine afro-américaine (C. Powell et C. Rice), n’a conduit aucun philosophe de la culture de haine à dénoncer un pseudo-complot afro-américain contre la paix du monde, etc.

Evidemment, l’opposition chiite / sunnite n’est pas née d’un plan ourdi par un think-tank sioniste. Elle date bien du VIIè s, suite à l’assassinat d’Ali, le gendre du Prophète, suivi de celui de son fils, Hussein, puis s’est retrouvée renforcée par l’iranisation du Chiisme ; le Chiisme devenant le marqueur identitaire et nationaliste de ce Etat non-arabe.

Dangereuses ? Comme le souligne le leader européiste Richard Laub, initiateur de Stand Up for Europe, dans un courriel adressé à l’un de ses responsables éditoriaux : « Le Soir a une forte responsabilité à exercer avant de laisser pareils propos se propager et s’insinuer comme un poison dans son lectorat. Ce poison s’insinue lentement mais surement dans les esprits de nos compatriotes et peut inciter certains parmi ceux les moins capables d’exercer un esprit critique de se radicaliser avec les conséquences que l’on observe presque quotidiennement ».

A lire, en effet, la carte blanche de Lieven De Cauter, on ne peut qu’arriver à la conclusion que le monde tournerait plus rond si l’Etat sioniste, héritier des ‘assassins-du-Christ’, était détruit. Faut-il rappeler que le thème du Juif fauteur de guerre et traître à sa patrie, développé par Lieven de Cauter, est une antienne de l’antisémitisme français (Edouard Drumont) et nazi:

« Aujourd’hui, je serai encore un prophète : si la finance juive internationale en Europe et hors d’Europe devait parvenir encore une fois à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat ne serait pas la Bolchevisation du monde, donc la victoire de la juiverie, au contraire, ce serait l’anéantissement de la race juive en Europe ».

A l’époque c’était le Juif Rothschild qui commanditait les guerres. Aujourd’hui c’est le bankster Goldman & Sachs et/ou les sionistes américains. Une seule question s’impose en conclusion : comment les adeptes du Grand Soir peuvent-ils prétendre combattre l’antisémitisme si d’un autre côté, ils se prêtent à la diffusion de thèses pour le moins nauséeuses ? 

* « Les Juifs sont notre malheur ! »

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Annexe 1

Extraits du Protocoles des Sages de Sion, ce faux fabriqué par la police secrète russe.

CINQUIEME PROTOCOLE

(…) Désunion des peuples chrétiens

(…) Pendant un certain temps, les Gentils pourraient peut-être bien composer avec nous. Mais, sur ce point, nous ne courons aucun danger, étant sauvegardés par les profondes racines de leur haine mutuelle qui ne peuvent être extirpées. Nous avons mis en désaccord les uns avec les autres tous les intérêts personnels et nationaux des Gentils pendant près de vingt siècles, en y mêlant des préjugés de religion et de tribu. De tout cela, il résulte que pas un seul gouvernement ne trouvera d’appui chez ses voisins lorsqu’il fera contre nous appel à leur aide, parce que chacun d’eux pensera qu’une action intentée contre nous pourrait être désastreuse pour son existence individuelle. (…)

SEPTIÈME PROTOCOLE

(…) Fomenter la lutte entre Nations

Dans toute l’Europe, et avec l’aide de l’Europe, sur les autres continents, nous devons exciter la sédition, les dissensions et l’hostilité mutuelle. Il y a à cela double avantage : d’abord nous commandons par ces moyens le respect de tous les pays qui savent bien que nous avons le pouvoir de créer les soulèvements à volonté ou de restaurer l’ordre. Tous les pays sont accoutumés à recourir à nous quand la répression devient nécessaire. En second lieu, nous embrouillerons, par des intrigues, tous les fils ourdis par nous dans les ministères de tous les gouvernements, non seulement au moyen de notre politique, mais par des conventions commerciales et des obligations financières. (…)

Buts des guerres

Nous devons être à même de répondre à toute opposition par une déclaration de guerre du pays voisin de l’État qui ose se mettre en travers de notre route ; mais si ces voisins, à leur tour, devaient se décider à s’unir contre nous, il faudrait leur répondre en déchaînant une guerre mondiale. (…)

Annexe 2

 

 

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