Enseignant à Sciences Po Paris et membre de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP), le politiste Joël Gombin descend de l’arène académique. Avec son livre Le Front National, il donne les clés pour comprendre la progression des idées du parti d’extrême droite et retrace son histoire, soit quatre décennies de tensions internes, de positionnements hésitants, de dérapages plus ou moins contrôlés et de conquête. Interview.
En vous lisant retracer l’histoire du Front National, on comprend très tôt combien la dédiabolisation occupe les pensées d’un Jean-Marie Le Pen qui, on le sait peu, incarnait jadis une certaine forme de respectabilité à l’extrême droite…
Joël gombin Pas tant celles de Jean-Marie Le Pen que de ceux qui viennent le chercher pour créer le FN, à savoir les néo-fascistes d’Ordre nouveau, qui entendent ainsi se donner une vitrine électorale, permettant de toucher plus largement que leur groupuscule. Le Pen lui-même oscille régulièrement entre le désir de se présenter comme un notable de droite respectable -ce qu’il qualifiera lui-même de « Le Pen light » en 2004- et une attitude plus provocatrice, prenant acte de ce qu’il ne pourra de toute façon pas parvenir au pouvoir – c’est notamment le cas après l’affaire du « point de détail » en 1987.
Avec la prise de pouvoir de Marine Le Pen et l’ascension de Florian Philippot, peut-on encore considérer le FN comme un parti d’extrême droite ?
j.g. Je pense qu’on peut déplacer la question en se demandant plutôt si le FN appartient au champ de l’extrême droite. De ce point de vue-là, la réponse est selon moi clairement oui : la densité des relations -pas seulement positives, d’ailleurs- qu’il entretient avec les autres organisations, groupes, médias, individus de ce champ le confirme. C’est l’écosystème du FN qui importe plus que sa taxinomie. Dans le même temps, la particularité du FN, c’est qu’il occupe une place particulière dans ce champ : il le polarise, tous les autres acteurs sont obligés de se positionner par rapport à lui. De plus, le FN appartient aussi au champ politique institué. C’est ce positionnement particulier qui explique le débat récurrent sur le fait que le FN soit d’extrême droite ou non.
A la fin de votre livre, vous expliquez que l’accession au pouvoir du FN ne pourrait se produire qu’en cas de « conditions extraordinaires ». Quelles sont-elles et peut-on penser que l’élection de Donald Trump change la donne ?
j.g. Par définition, des conditions extraordinaires sont difficiles à prévoir à l’avance ! S’agissant de l’élection de Trump, je ne pense pas que ça puisse changer radicalement la donne. Il faudra surtout voir ce que donnent les premiers mois de sa présidence : s’il rencontre rapidement des échecs, cela pourrait plutôt jouer contre le FN qui a voulu récupérer sa victoire…
En bref
Depuis sa création jusqu’à ses développements les plus récents, il est possible que le Front National ait été le phénomène politique qui ait suscité le plus grand nombre de travaux universitaire. Et pourtant, ce FN dont on entend parler tous les jours, en ouvrant le journal ou en allumant la télé, nous le connaissons peu… Ou plutôt : nous ne le connaissons qu’en surface. Pour alimenter notre réflexion à l’approche de l’élection présidentielle française, le politiste Joël Gombin signe un livre écrit en trois temps : retour historique, analyse de la situation actuelle et perspectives pour l’avenir. Du coup de pouce mitterrandiste au coup de tonnerre du 21 avril 2012, en passant par l’ambiguë stratégie de dédiabolisation du parti, la lecture de l’essai de Gombin passionne. Elle se termine sur une question troublante : « Quel FN demain ? ». Pour Joël Gombin, trois scénarios s’imposent et pourraient bien constituer l’avenir de la formation politique de Marine Le Pen : imploser, se maintenir dans une position favorable sans être toutefois en mesure de gagner une élection majeure, ou accéder au pouvoir au plan national. On vous aura prévenus…
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