Joëlle Yana, le pouvoir de l’initiative citoyenne

Joëlle Yana et son compagnon Xavier Campion avaient un rêve : La Tricoterie est non seulement devenue réalité, mais une véritable institution à Saint-Gilles. Ou comment faire (re)vivre un quartier avec audace et générosité.

Elle reste d’une simplicité désarmante alors que d’autres auraient déjà pris la grosse tête. Et c’est peut-être l’un des secrets de sa réussite. Ce dimanche, en plein cœur de Saint-Gilles, Joëlle Yana se voyait contrainte de limiter son brunch à 400 personnes, une semaine après un « couscous sépharabe » qui n’en accueillait pas moins de 200 !

Joëlle Yana est née à Bruxelles, d’un père tunisien, arrivé en Belgique à 8 ans et d’une mère belge, dont le père était polonais et la maman turque. Si le côté maternel a été durement frappé par la Shoah, conservant un rapport douloureux à la religion -« Ma mère a appris qu’elle était juive par hasard, à l’âge de 15 ans », fait-elle remarquer-, le côté paternel, juif pratiquant, est parvenu à mêler célébration des traditions juives et nouvelles habitudes belges. « J’ai grandi dans cette dualité, à la fois de peur et d’identité hyper assumée », affirme Joëlle, qui confie avoir été très marquée par les mesures de sécurité de l’Athénée Maimonide qu’elle fréquentera jusqu’à sa bat-mitzva. A sa demande, Joëlle changera d’école pour le lycée Dachsbeck, assumant enfin sa judéité comme un choix.

Depuis toujours attirée par l’humanitaire, ses études de communication à l’IHECS lui donnent l’opportunité de faire un stage au Bénin. Elle y rencontre un groupe d’artistes béninois pour lequel elle crée un site internet, « outil de démocratisation de l’accès à l’information », estime-t-elle déjà à l’époque. De retour en Belgique, Joëlle suit une spécialisation Multimédia à l’ULB, puis lance en 2000 son asbl Vertige, avec l’objectif de créer des sites web pour le secteur non marchand. L’association emploie aujourd’hui une dizaine de personnes.

Un fil rouge qui relie les gens

Avec son compagnon Xavier Campion, rencontré pendant ses études, le rêve d’ouvrir un lieu où se rencontreraient toutes les cultures, un foyer où se retrouveraient tous les publics, est resté intact. « Il y a six ans, nous avons eu un vrai coup de cœur pour ce bâtiment de Saint-Gilles, anciens ateliers Van Hamme de garnissage de fauteuils, qui était sur le point d’être vendu », raconte-t-elle. Le couple parviendra à convaincre propriétaire, banques et commune de la viabilité de son projet et, faute d’avoir amassé le budget nécessaire, invitera ses amis à se joindre à l’aventure.

A quelques enjambées de la place Bethléem, la Tricoterie ouvre ses 1.200 mètres carrés en mars 2013, sous la forme d’une coopérative. Avec un enthousiasme inébranlable, ils sont huit à porter financièrement le projet. « La solitude est quelque chose qui m’a toujours beaucoup touchée », confie Joëlle Yana. « Peut-être parce que ma grand-mère maternelle à 23 ans s’est retrouvée seule au monde, après la guerre… J’ai toujours pensé que les rencontres permettaient de démultiplier les forces d’action et de nous rendre plus libres ». Faire des choses ensemble, avec cette image du fil rouge qui relie les gens, et qui a donné naissance à ce nom « La Tricoterie – Fabrique de liens », est quelque chose de naturel pour Joëlle, qui imaginera très vite des « Tricoteurs », une « Tricothèque », et des « mini-tricoteurs », dans ce lieu adressé à toutes les générations.

« C’est pour l’instant notre pôle événementiel, avec la mise à disposition de salles pour des fêtes privées et d’entreprises, qui nous permet de financer nos activités », déplore celle qui compte bien, à moyen terme, renverser la tendance. Aussi étonnant que cela puisse paraitre, à l’exception de quelques aides ponctuelles, dont un contrat de quartier qui lui avait permis de proposer un atelier théâtre « réservé à des femmes qui n’en avaient jamais fait » et qui a attiré une dizaine de femmes voilées, la Tricoterie ne bénéficie d’aucun subside.

Il ne faut pourtant pas longtemps pour se rendre compte que grâce à la Tricoterie, c’est tout un quartier qui se voit redynamisé. Argent en poche ou pas, les idées ici naissent et prennent vie à vue d’œil, et le public, qui dépasse les BoBo saint-gillois, est le premier à s’en réjouir. Outre l’incontournable brunch, avec une zone enfants pour soulager les parents, nombre d’activités envahissent les lieux chaque week-end : yoga, Repair café, ciné-club-débat, scène musicale libre, cours de danse, jeux de société, atelier multimédia, sans oublier « La ruche qui dit oui », parce que la Tricoterie défend aussi l’alimentation bio locale. Le tout orchestré par 90 personnes, dont 20 employés.

N’hésitant pas à relire sa Charte, pour veiller à perpétuer les valeurs qui l’ont fondée, avec cette volonté de ne pas se retrouver dans une bulle -« ce serait un échec pour nous d’être coupés des réalités », assure Joëlle Yana-, la Tricoterie a remporté le Prix de l’économie sociale 2016, qui lui a apporté une belle visibilité, outre une évidente reconnaissance. « J’ai été élevée en apprenant qu’il est aussi enrichissant de donner que de recevoir, et que chaque âge peut transmettre ses talents », affirme Joëlle Yana. « Je me sens complètement juive et proche de la communauté au sens large. Mais je suis comme un caméléon, c’est toujours avec un autre que je peux me définir ».

Plus d’infos  www.latricoterie.be

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