Lors de la première d’Ubu Roi le 10 décembre 1896 au théâtre de l’Œuvre à Paris, Alfred Jarry, l’auteur de la pièce, lit un discours introductif d’une voix faible, de façon quasiment inaudible. Il y annonce que l’action se passe « en Pologne, c’est-à-dire nulle part ». Souhaitons ne jamais pouvoir en dire autant de notre bonne vieille Belgique !
La tradition juive présente des textes plutôt originaux à propos du pouvoir politique. Bien qu’une partie non négligeable de l’histoire de l’ancien Israël se soit déroulée sous le régime de la monarchie, depuis le roi Saül jusqu’au roi Sédécias (voir Livres des Rois I et II), sur une durée d’environ 450 ans, puis sous la dynastie hasmonéenne, qui dura à peu près une centaine d’années, ce qui donne un total d’environ 550 ans, la Bible est d’emblée sceptique par rapport à la monarchie.
Déjà la Torah impose au futur roi un ensemble de règles qui le différencieront de manière stricte des monarques classiques et despotiques de l’Antiquité. Il devra notamment s’abstenir d’entretenir beaucoup de chevaux et de trop nombreuses femmes. En outre, il ne pourra amasser de l’or et de l’argent que dans la mesure de la nécessité. Sur le plan spirituel, il devra réaliser pour son usage personnel une copie de la Torah et « y lire toute sa vie… afin que son cœur ne s’enorgueillisse point à l’égard de ses frères ». Pendant la période de la judicature, les tribus du centre du pays, qui avaient été sauvées par Gédéon des envahisseurs venus de Transjordanie, offrent la royauté héréditaire à leur sauveur : « Gouverne-nous, toi, puis ton fils, puis ton petit-fils, puisque tu nous as sauvés de la puissance de Madian ». Mais Gédéon refuse en rétorquant : « Ni moi, ni mon fils ne vous gouvernerons : Dieu seul doit régner sur vous ».
Plus tard, au temps de Samuel, les anciens d’Israël se rendent chez lui et lui disent : « Vois, tu es âgé et tes fils ne suivent pas tes voies; donne-nous donc un roi pour nous gouverner, comme en ont tous les peuples ». Le texte raconte que cela déplut à Samuel, qui prit conseil auprès de Dieu. « Et Dieu dit à Samuel : cède à la voix de ce peuple, fais ce qu’ils te disent; ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est Moi-même, dont ils ne veulent plus pour leur roi ». Mais Dieu lui conseille aussi d’exposer au peuple les procédés d’un pouvoir royal. Samuel met alors le peuple en garde en lui décrivant toutes les exploitations dont il sera victime de la part du roi : service militaire obligatoire et travail forcé au service du monarque.
De ces trois textes (du Deutéronome, des Juges et de ?Samuel), on peut en déduire que le judaïsme biblique ne prône pas la monarchie et que, si elle est quand même instaurée, elle doit être strictement réglementée : le roi ne peut pas faire n’importe quoi. D’autre part, la loi juive issue de la Bible étant immuable pour le judaïsme rabbinique, celui-ci continuera à approfondir cette loi, y compris toute la réglementation concernant le roi. C’est ainsi que Maïmonide publie, au 12e siècle, dans le cadre de son code Michnè Torah, une section complète qui traite des lois qui concernent les rois : Hilkhot Melakhim. On peut y lire, par exemple, que si le roi a plus de 18 femmes (qui était le nombre de femmes du roi David), il est passible de flagellation. C’est également le cas s’il a constitué des trésors personnels. Et s’il peut faire arrêter toute personne qui attente à sa dignité, il ne peut pas, pour autant, confisquer ses biens : ce serait un vol. Ainsi, la loi juive a érigé de nombreux « garde-fous » pour empêcher un chef d’Etat d’exploiter sa situation, se hisser au-dessus des lois ou s’enrichir au détriment de la collectivité. On aimerait pouvoir dire aujourd’hui que tous les hommes d’Etat s’en inspirent. Mais force est de constater qu’il y a quelques mauvais élèves… •
]]>