Juifs et autocrates

Face à la montée de régimes populistes en Europe, quelle attitude les Juifs doivent-ils adopter ? Il semblerait que beaucoup s’en accommodent pourvu qu’on ne touche pas à eux. Une amie très chère, Juive française dont les parents avaient fui la Pologne dans les années 1930, m’a dit récemment au sujet de Marine Le Pen : « Elle tient un parfait discours républicain. On n’a pas à s’inquiéter. Elle est seulement contre les Arabes ! ».

Marine Le Pen n’est pas encore arrivée au pouvoir, et on ne peut qu’émettre des hypothèses sur sa future politique, étant donné le passé antisémite de son parti. Par contre, on peut se pencher sur le cas de la Russie où la communauté juive semble prospérer, malgré la tournure de plus en plus autoritaire du régime de Poutine.

Ce cas est symptomatique. Les Juifs furent persécutés dans l’Empire russe. Après avoir joué un rôle éminent dans l’instauration du régime bolchevik, ils furent de nouveau persécutés par Staline. Près de trois millions de Juifs ashkénazes vivaient sur le territoire soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le dernier réservoir de la culture et de la langue yiddish après la Shoah. Après Hitler, c’est à Staline que revient le funeste rôle du fossoyeur de cette culture et de cette langue. Dès 1948, les Juifs furent proclamés cinquième colonne, cosmopolites et sionistes, et le régime mit fin à toute expression littéraire et artistique en yiddish, ainsi qu’à son enseignement (l’hébreu avait été banni encore dans les années 1920).

Après la mort de Staline (1953) et jusqu’à l’avènement de la Perestroïka (1985), les Juifs furent discrètement discriminés : numerus clausus dans les universités ; interdiction de carrière dans l’armée, les services secrets, la diplomatie, etc. Cette politique produisit le phénomène de l’alya vers Israël, à partir de 1970 : près de 300.000 Juifs quittèrent l’URSS jusqu’en 1989. Puis, le mouvement s’accéléra à cause d’une situation économique désastreuse. Près d’1,7 million de Juifs quittèrent la Russie et l’Ukraine entre 1989 et 2007. 

Selon le recensement de 2010, il restait près de 230.000 Juifs en Russie, bien que certains observateurs parlent d’un million, dont une grande partie ne se déclare pas juifs par vieux réflexe. Cependant, selon Alexandre Boroda, président de la Fédération des communautés juives russes et fondateur du Musée juif à Moscou, « il est aujourd’hui prestigieux d’être juif en Russie. De nombreuses jeunes filles souhaitent se convertir au judaïsme… De plus en plus de Juifs sont attirés par la tradition, pendant les fêtes et tous les samedis, les synagogues à Moscou sont pleines à craquer ».

Le grand rabbin de Russie, Berl Lazar, confirme : « Aujourd’hui, beaucoup de Juifs émigrés reviennent. Ces gens voient qu’ils peuvent vivre en Russie, sans rien perdre, et ils se sentent même mieux qu’ailleurs : ils ont des perspectives pour le business, leurs enfants peuvent fréquenter des écoles juives, etc. (…) Il est clair qu’on peut critiquer tout ce qui se passe aujourd’hui en Russie. Mais c’est la vie juive qui nous intéresse en premier lieu. Et dans ce sens, la situation en Russie est favorable ».

En effet, le régime russe est extrêmement favorable à la communauté hassidique loubavitch, celle de Berl Lazar, et plus généralement, aux Juifs qui ne s’intéressent qu’à la vie juive et font du business, ainsi qu’à ceux qui soutiennent la politique gouvernementale. En 2016, Poutine a décoré Boroda de l’ordre de l’Amitié. Quant à Lazar, qui rencontre régulièrement Poutine, il a eu droit à cette même décoration encore en 2004. Mais les Juifs sont ainsi faits qu’ils ont du mal à « se tenir à carreau » : de nombreux Juifs se sont publiquement engagés contre la guerre en Tchétchénie, contre les fraudes aux élections législatives de 2011, contre l’annexion de la Crimée, en soutien à Mikhaïl Khodorkovski ou aux Pussy Riot, etc. Pour certains, cet engagement a coûté la vie, comme à Boris Nemtsov. Et les milieux nationalistes continuent à répandre la propagande antisémite qui a une longue tradition en Russie et jouit d’une attitude compatissante de l’Eglise orthodoxe.

Le jour où l’attitude d’Israël déplaira aux dirigeants russes ou qu’ils auront besoin de désigner un ennemi intérieur pour souder le peuple russe, la situation des Juifs russes pourrait basculer. Car les nationalistes russes préparent déjà le terrain, sur leurs réseaux sociaux, pour une nouvelle montée de l’antisémitisme. L’Histoire montre que les Juifs ne peuvent durablement se sentir en sécurité là où ils dépendent des bonnes grâces d’un autocrate ou d’un populiste. Le vent peut toujours tourner, en Russie, en France, en Hongrie… Seule une démocratie est capable d’assurer un avenir à nous et à nos enfants.

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