Juifs et musulmans, de la coexistence à la rupture

Plus de 120 universitaires européens, américains, israéliens et arabes ont entrepris sous la direction de Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb de rendre compte de la réalité de l’Histoire des relations entre Juifs et musulmans des origines à nos jours (Albin Michel). Deux historiens ayant contribué à cette somme magistrale, Michel Abitbol et Habib Kazdaghli, reviennent sur ces relations ambivalentes.

Est-il fondamental que des chercheurs issus de pays musulmans soient impliqués dans un livre sur l’histoire des relations entre Juifs et musulmans ?

Habib Kazdaghli : Oui, car l’histoire de mon pays, la Tunisie, est faite de différentes strates : arabe, musulmane, juive, chrétienne, berbère, etc. Ne pas le faire équivaut à un déni de l’histoire et contribue à une amnésie. Il est de mon devoir de produire et de transmettre un savoir sur la présence juive en terre d’islam. L’historien est un professionnel du passé capable de faire cette médiation entre le passé qu’il étudie et le présent dans lequel il vit. Dans l’Etrange défaite, Marc Bloch, le père des Annales, insiste sur la relation étroite entre le présent et le passé lorsqu’il dit que « le présent pose les questions sur le passé ». Aujourd’hui, les relations entre Juifs et musulmans sont mauvaises. Pour expliquer cette situation, on a tendance à se focaliser sur le conflit israélo-palestinien. En tant qu’historien, mon rôle est de partir de ce présent pour poser des questions sur le passé. Les historiens doivent expliquer que ces relations n’ont pas toujours été mauvaises, et pour ce faire, nous devons analyser la réalité d’une continuité juive en terre d’islam longue de quatorze siècles.

Michel Abitbol : L’implication de chercheurs musulmans est capitale. Jusqu’il y a une dizaine d’années, la problématique de la présence des Juifs en terre d’islam n’était abordée que par des chercheurs juifs. C’était également un champ de recherches où l’idéologie était très présente : on assistait à des débats caricaturaux où les uns (du côté musulman) faisaient porter la responsabilité des départs sur les Juifs,  et les autres (du côté juif) noircissaient à outrance l’histoire des Juifs des pays musulmans. Je me réjouis donc que des chercheurs musulmans poursuivent des travaux sur les Juifs en terre d’islam. Si on prend le cas du Maroc, on voit aussi des choses intéressantes. On considère aujourd’hui que le judaïsme et les Juifs font intrinsèquement partie du patrimoine culturel du Maroc. Ces évolutions positives sont malheureusement intervenues dès lors qu’il n’y a plus de Juifs dans tous ces pays ! Les Juifs sont enfin devenus un sujet d’études, mais un sujet très théorique qui permet toutes les audaces possibles en raison de l’absence d’enjeux.

Comment expliquez-vous que dès le début de cette relation au 7e siècle, musulmans et Juifs deviennent réciproquement l’épreuve de l’altérité jusqu’à la violence ?

M. Abitbol : De manière générale, les rapports entre Juifs et musulmans n’ont jamais été figés, ni fixés une fois pour toutes. Un hiatus a toujours existé entre le statut juridique censé être figé et la réalité historique, toujours fluctuante. Certains événements sont prévisibles comme le refus des tribus juives de voir en Mahomet un prophète. Avec ce refus, les Juifs deviennent vite la principale altérité de l’islam. Ce refus s’est terminé par des guerres entre Mahomet et les tribus juives. Une fois que l’islam commence son expansion, les Juifs vont découvrir des similitudes avec cette nouvelle religion et s’apercevoir qu’ils peuvent aussi coopérer avec les musulmans, notamment face à des ennemis communs comme les chrétiens byzantins. Mais surtout, grâce à l’islam, le judaïsme a pu découvrir d’autres branches du savoir, et tout particulièrement la grammaire et la philosophie grecque. Grâce à ce contact avec l’islam, le judaïsme a pu se renouveler. Tout cela n’a évidemment pas évité aux Juifs de subir la terreur des Almohades qui n’avaient rien à envier aux catholiques d’Espagne en termes de conversions forcées et de massacres. En dehors de cet accès de fureur almohade, la condition juive sous l’islam a été plus clémente qu’en terre chrétienne. Curieusement, c’est surtout grâce à l’indifférence théologique que l’islam a témoignée à l’égard du judaïsme que ce dernier a pu se maintenir en terre musulmane, contrairement au christianisme qui est entré en confrontation théologique avec le judaïsme. Pour l’islam, la Bible telle qu’elle est lue par les Juifs est un faux ! Ainsi, il n’y a aucune controverse théologique entre musulmans et Juifs. Et cette indifférence laisse aux Juifs une marge suffisamment importante pour pratiquer librement leur culte sans subir la censure de l’islam.

H. Kazdaghli : Comme l’islam considère que les Juifs et les chrétiens ont fait une fausse lecture des textes bibliques, les musulmans leur accordent un statut présenté comme une protection des gens du Livre, le statut de dhimmi. Il comporte aussi une dimension de mépris et de suspicion : les Juifs et les chrétiens n’ont pas les mêmes droits que les musulmans. Ils sont protégés, mais soumis. En revanche, il est essentiel de préciser que l’application du statut de dhimmi prévu par le Pacte d’Omar n’a jamais été figé dans le temps ni dans l’espace. Bien que ce statut réglemente la place du Juif et du chrétien dans la société musulmane, il ne cherche pas à l’effacer, contrairement aux sociétés chrétiennes d’ancien régime où l’existence des Juifs n’est ni reconnue ni acceptée : ils sont soit persécutés, soit expulsés. Dans la sphère musulmane, les Juifs ont une existence réglementée par un statut de protégés qui, il est vrai, les maintient en situation d’infériorité par rapport aux musulmans.

Comment expliquez-vous que la convivialité et le mépris soient simultanément exprimés par les musulmans à l’égard des Juifs tout au long de cette histoire ?

M. Abitbol : L’explication est d’ordre sociologique. Pour les musulmans, le Juif est assimilé à une femme. Ils ont tous les deux un statut quasi identique dans la société musulmane traditionnelle. Il y a convivialité car on respecte la femme, mais elle fait également l’objet de mépris car elle n’a pas les mêmes droits que les hommes censés la protéger en raison de sa faiblesse. Pour le Juif, c’est pareil : tout comme la femme, il est un protégé, c’est un dhimmi. Pour dire qu’un endroit est paisible, certains écrivains musulmans avaient cette phrase : « La paix régnait au point que même une femme et un Juif pouvaient s’y déplacer sans problème ». Tout comme on reconnaît à la femme certains droits ou certaines utilités, on reconnaît aux Juifs certains droits déterminés et certaines utilités sociales et économiques évidentes. Cette ambivalence s’explique de cette manière, car en islam, on ne retrouve pas la rhétorique du Juif témoin de la crucifixion du Christ et tout ce que cela implique en termes d’antijudaïsme.

H. Kazdaghli : Le mépris à l’égard des Juifs est évidemment très présent, mais on s’aperçoit aussi qu’au quotidien, il ne gère pas les relations entre musulmans et Juifs. Si les musulmans vont, par exemple, au marché, ils y rencontrent des Juifs qui sont représentés dans certains corps de métiers qui leur ont été confiés par la société musulmane dominante. Les Juifs s’en accommodent pour devenir des spécialistes en la matière. A tel point que dans la conscience collective musulmane, un produit bien manufacturé est un produit fait par un Juif. C’est donc à nous historiens de saisir la complexité de cette relation faite de mépris et de convivialité. Cette ambivalence n’a pas empêché une coexistence, même si des moments de déchirements et de crises existent aussi. Mais ces moments ne constituent pas le lot quotidien des Juifs en terre d’islam.

L’émergence de la modernité et l’adhésion des Juifs à celle-ci est-elle la principale cause du déracinement des Juifs et de leur exode des pays musulmans ?

M. Abitbol : La modernité doit avant tout être saisie dans son essence politique, c’est-à-dire l’Occident. Lorsque les Juifs adhèrent à la modernité et à ses valeurs, les musulmans l’interprètent comme une adhésion à l’Occident. Comme disait un jeune historien marocain, les Juifs ont troqué la dhimma de l’islam pour la protection de l’Europe ! Cela résume bien la perception musulmane de l’engouement juif pour la modernité. Et en se rapprochant de l’Occident, la question juive cesse d’être purement religieuse aux yeux des musulmans, elle devient politique. Toute la tragédie des 19e et 20e siècles pour les Juifs, c’est précisément l’irruption du politique dans les relations judéo-musulmanes. Ce processus commence en 1870 avec l’adoption du décret Crémieux qui accorde la nationalité française aux Juifs d’Algérie. Il se poursuit lorsque les Juifs optent pour les pays occidentaux et se termine avec la décolonisation pendant laquelle les Juifs se rangent globalement du côté des puissances coloniales, en dépit d’exceptions notables en Egypte ou en Irak. Cette politisation atteint son point de paroxysme avec le sionisme.

Le nationalisme arabe a-t-il exacerbé les tensions ?

M. Abitbol : Oui, et c’est vrai d’autant plus qu’il devient vite islamique. C’est ce qui explique que les Juifs ont regardé ce nationalisme arabe se développer comme une vache regardant un train passer. Ce nationalisme très chargé religieusement va se séculariser après 1945 pendant une très brève période, dix ans à peu près. On verra ainsi des intellectuels juifs, comme Albert Memmi en Tunisie, adhérer au nationalisme arabe. Mais l’islamisation de ce nationalisme après les indépendances ne laisse plus de place pour les Juifs ni pour les Européens, à moins qu’ils se convertissent à l’islam. Ces Juifs vont alors s’éloigner du nationalisme arabe et n’auront d’autre choix que l’exode après l’indépendance.

Pensez-vous que l’histoire aurait pu suivre un autre scénario garantissant le maintien des Juifs en terre d’islam ?

M. Abitbol : On aurait pu suivre un autre scénario si les pays arabo-musulmans n’avaient pas été colonisés. D’où le paradoxe saisissant qu’on peut encore observer aujourd’hui : la Turquie et l’Iran sont les seuls pays musulmans où il existe encore une véritable communauté juive, en dépit de tous les aléas religieux et politiques. Ces deux pays ont en commun de n’avoir jamais été colonisés ! Je pense sérieusement que la colonisation apparaît comme le facteur le plus puissant de cet éloignement mutuel entre Juifs et musulmans. La colonisation européenne a suscité l’émergence de mouvements nationalistes très virulents et le départ des Juifs s’inscrit dans le mouvement de la décolonisation de ces pays. •

Juif d’origine marocaine, Michel Abitbol est un orientaliste de renommée mondiale. Professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem, il a également enseigné à l’Ecole des hautes études en science sociales (EHSS) de Paris, à Science Po Paris et à Yale University (Etats-Unis). Spécialisé dans l’histoire des relations entre Juifs et Arabes, il a notamment publié en 1999 Le passé d’une discorde. Juifs et Arabes du 7e siècle à nos jours (éd.Perrin) pour lequel il a reçu le Prix Thiers de l’Académie française. En 2013, il a publié L’Histoire des Juifs (éd. Perrin).

Tunisien et professeur d’histoire contemporaine, Habib Kazdaghli est actuellement doyen de la faculté des lettres, des arts et des humanités de l’Université de la Manouba à Tunis. Depuis l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Tunisie, il est la cible de groupes islamistes qui lui reprochent son attachement à la laïcité et à la défense de la mixité dans son université. Habib Kazdaghli s’est spécialisé dans l’étude des Juifs de Tunisie sous le protectorat français.

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