Le génocide des Tutsi a été commis au Rwanda il y a vingt ans. Alors que les autorités rwandaises mènent une politique de reconstruction fondée sur la réconciliation et la justice, le souvenir du génocide continue de hanter les rescapés confrontés au discours négationniste et contraints de vivre aux côtés de leurs bourreaux.
Comment rendre justice d’un génocide quand bourreaux et victimes sont amenés à vivre dans le même pays et que le groupe auquel appartiennent les bourreaux est toujours majoritaire ? Telle est la gageure que doit surmonter la société rwandaise dans les années qui suivent le génocide des Tutsi commis en 1994. L’arrestation et l’incarcération de tous les criminels est irréalisable, l’infrastructure du Rwanda ne le permet pas. La voie que va emprunter le régime de Paul Kagamé après quelques années de reconstruction du pays sera typiquement rwandaise : les Gacaca. Ces juridictions informelles sont des tribunaux ancestraux qui ont régulé les conflits de voisinage sur les collines du Rwanda à travers les siècles. Grâce aux Gacaca, les autorités rwandaises vont s’efforcer de concilier justice et réconciliation nationale.
Les tribunaux Gacaca fonctionnent selon des règles simples : les bourreaux jugés doivent d’abord indiquer où les corps ont été enterrés pour que les familles des victimes puissent faire le deuil. Ce n’est qu’ensuite qu’ils doivent passer aux aveux et enfin demander pardon. Si ces trois conditions sont remplies, on peut considérer qu’il y a une forme de réparation, même si la repentance des criminels laisse perplexe : « Ils sont censés demander pardon, mais personne n’est dupe sur la sincérité de cette repentance », fait remarquer Hélène Dumas, historienne spécialiste des Gacaca. « Bien souvent il ne s’agit que de formules stéréotypées. Quand les juges des Gacaca lisent les aveux des tueurs, ils s’appesantissent peu sur la demande de pardon et ils la lisent de manière désinvolte ». Le système est évidemment imparfait, mais il semble être adapté aux contraintes de la situation rwandaise. « Pour le régime en place, c’est une bonne chose, car les bourreaux effectuent des travaux d’intérêt général et ils ne sont pas envoyés en prison où il n’y a d’ailleurs pas de place pour les incarcérer », explique Frédéric Encel, géopolitologue et organisateur des Assises nationales de la lutte contre le négationnisme. « Des centaines de milliers de génocidaires sont ainsi passés par les Gacaca et on peut considérer que le bilan est globalement positif, ne serait-ce que parce qu’il n’y a aucune alternative ».
Les rescapés sacrifiés
La parole a été largement libérée grâce aux Gacaca. Néanmoins, beaucoup de rescapés ont le sentiment d’être abandonnés, notamment en raison de la volonté officielle de réconciliation nationale qui a tendance à faire peu de cas des rescapés. « Ils considèrent qu’il n’est pas juste que leurs frères tutsi qui ont arrêté le génocide ne fassent pas plus pour condamner les génocidaires hutu ni pour favoriser la minorité tutsi », explique Frédéric Encel. « Or, si Kagamé accède à leurs doléances et mène une politique beaucoup plus sévère, il est alors amené à renoncer à la réconciliation nationale fondée notamment sur l’oubli et le pardon. Dans ce contexte, les rescapés sont sacrifiés sur l’autel de la réconciliation ». Dans certains cas, la situation des rescapés du génocide est même tragique. Sur les collines vit une minorité de rescapés isolés. Il s’agit bien souvent de femmes seules qui ont non seulement tout perdu, mais qui ont été aussi violées, le viol massif était utilisé pendant le génocide comme arme de guerre (lire aussi l’interview d’André Versaille : Ecouter les rescapées tutsi, une incroyable leçon de vie).
La politique de justice et réconciliation fondée entre autres sur l’effacement de la référence ethnique est au cœur du dispositif de reconstruction du pays entamé par l’homme fort du Rwanda, Paul Kagamé, le président de la République depuis 2000. Cette politique de réconciliation se heurte encore à certains clichés toujours de mise en Belgique ou en France selon lesquels la catastrophe de 1994 ne serait que le produit d’un antagonisme quasi naturel entre Hutu et Tutsi.
« Cette thèse de l’ethnisme est outrancièrement fausse », souligne Jean-Pierre Chrétien, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs. « Ce qui s’est passé en 1994 est le produit d’un projet totalitaire et raciste conçu par des extrémistes hutu visant à mobiliser toute une population pour la pousser à exterminer les Tutsi. Si les Tutsi constituent la cible du génocide, de nombreux Hutu de l’opposition au régime d’Habyarimana sont aussi tués par les génocidaires ».
« Double génocide » et « colère populaire »
La tendance à réduire la tragédie d’avril 1994 à un conflit interethnique quasi naturel du continent africain revient souvent dans le discours négationniste que doivent supporter les rescapés du génocide et leur famille. Cette dimension ethnique est indissociable des deux matrices du négationnisme du génocide des Tutsi : le « double génocide » et la « colère populaire ». L’attentat perpétré le 6 avril 1994 contre l’avion du Président Habyarimana que les négationnistes attribuent au FPR (alors qu’il a été prouvé que ce sont des éléments hutu extrémistes qui l’ont commis) aurait selon eux provoqué une colère populaire incontrôlable de la majorité hutu qui se serait abattue sur la minorité tutsi accusée également d’avoir exterminé des Hutu lors de l’avancée des soldats du FPR. « C’est la forme la plus perverse de négationnisme », déplore Frédéric Encel. « Si tout est génocide, rien n’est génocide. C’est un sophisme de composition. Cette thèse du double génocide est répugnante vis-à-vis des victimes, mais aussi parce qu’elle permet en France et en Belgique de s’exonérer à bon compte de ses responsabilités. On peut alors affirmer sans complexe, comme le faisait François Mitterrand, que dans ces pays africains, un génocide n’est pas très important puisqu’ils ont l’habitude de s’entretuer ».
Dans ce contexte difficile, on imagine mal l’instauration d’une démocratie libérale apaisée où les distinctions pseudo-raciales ne sont plus gravées dans le marbre. « Quand on porte un jugement politique sur le Rwanda d’aujourd’hui, il faut prendre en considération ce qui a précédé, c’est-à-dire le génocide de 1994 », estime Jean-Pierre Chrétien. « Après des décennies de racisme institutionnalisé et un génocide, on ne peut demander aux Tutsi d’envisager sans crainte l’organisation d’élections démocratiques. Une période de transition est nécessaire pour reconstruire un Rwanda débarrassé de références ethniques racistes ». C’est ce qui explique sûrement le caractère volontiers autoritaire de la politique de réconciliation exaltant les vertus de l’unité nationale et bannissant toute référence à l’ethnie.
Retrouvez le programme de la semaine de commémoration organisée au CCLJ du 1er au 4 avril 2014.
Historienne spécialiste du génocide des Tutsi, Hélène Dumas vient de publier Le génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda (Seuil éd.). Dans cette enquête nourrie de récits de survivants, de tueurs et de témoins, elle identifie et analyse deux dimensions troublantes du génocide des Tutsi : la proximité et la participation populaire.