Karine Tuil, Six mois, six jours, Grasset

Inspirée par un fait divers, la romancière Karine Tuil aime tremper sa plume dans ce qu’il y a de plus vil en l’être humain. Une liaison érotique dévoile un passé machiavélique. Un roman dérangeant qui questionne la culpabilité.

 
Ce livre pose une question : « Où se situe la frontière entre la réalité et la fiction du réel ? »… Le romancier doit rester fidèle aux réalités historiques, mais pour le reste, il s’autorise toute liberté. Observateur de la société, il tente de lui donner une représentation et de dévoiler ses zones d’ombres. Il se pose sans cesse des questions, mais n’est-ce pas très juif (rires) ? Titré « La milliardaire et le gigolo », un fait divers a attiré mon attention. Loin d’être une banale histoire d’escroquerie, le mobile évoquait la vengeance d’un petit-fils de déporté. J’ai alors découvert qu’elle impliquait des personnalités historiques, telles qu’Hitler ou Goebbels. Comment rester loyal envers l’Histoire, en transposant cela à mon univers romanesque ? D’autant que tous les thèmes qui m’inspirent s’y trouvent : l’identité, la transmission, les rapports de domination, la manipulation. Ici, les héros se dominent et se trahissent à tour de rôle.
 
A l’origine, une riche héritière allemande cède à un gigolo escroc. Pourquoi ce basculement vous a-t-il intriguée ? Je me suis demandé ce qui incite une femme de pouvoir, discrète et réservée, à se jeter dans les bras d’un inconnu. Dire qu’elle va jusqu’à trahir ses valeurs profondes ! Juliana Kant n’a vécu que dans la crainte de ne pas être aimée pour elle-même, mais pour son argent. Il a suffi qu’un homme lui donne ce sentiment, pour que les barrières cèdent en elle et lui révèlent sa féminité et l’impossibilité de dominer ses instincts. Grâce à lui, cette femme, corsetée physiquement et moralement, sort enfin du carcan familial. Mais à quel prix ?
 
« Chaque famille a sa part d’ombre » dites-vous, pourquoi est-ce un thème récurrent ? La famille constitue une microsociété, cristallisant les tensions et les secrets, qui sont une source inépuisable d’inspiration. J’aime découvrir ce qui se cache derrière les façades lisses. On n’échappe pas à ses origines, mais on n’en est pas totalement prisonnier. La famille, dont je brosse le portrait, a accepté son héritage financier sans tenir compte des obligations morales. Elle s’est enrichie en ayant recours aux travaux forcés, mais après la guerre, elle est passée entre les mailles du filet. Les descendants auraient dû reconnaître la responsabilité de leurs pères et indemniser les victimes.
 
Victimes ou bourreaux, pourquoi les pères sont-ils si symboliques ? Le père est l’incarnation d’une autorité presque divine. Mes romans témoignent d’une obsession pour les questions de filiation et de transmission. Quel patrimoine nous lègue-t-on ? Quand on est juif, on est le maillon d’une chaîne. Ce roman se penche sur l’éventuelle vengeance d’un petit-fils de déporté juif. Mais les enfants sont-ils responsables de la faute de leur père ? La ramification entre passé et présent me fascine, or le grand-père de Juliana Kant était le premier mari de Magda Goebbels. Pour épouser ce dernier, elle a renoncé au nom juif de son père adoptif, Richard Friedländer. En reniant le père juif, elle symbolise l’Allemagne nazie. Oublié, cet homme, dévoué et aimant, est mort à Buchenwald. Il est la vraie victime du roman, qui se veut un tombeau de mots à sa mémoire. Un auteur est toujours rattrapé par son histoire…       
                
Synopsis
Juliana Kant est la richissime descendante d’un empire allemand. Alors qu’elle est cantonnée à son rôle de femme parfaite, elle se laisse happer par un amant. Mais le prince charmant est un maître chanteur. Si Karine Tuil s’est inspirée de cette histoire réelle, c’est parce qu’elle recèle les arcanes d’un passé éhonté. Celui d’une famille qui a fait fortune en terre nazie. « Pourquoi me sentirais-je coupable, je n’étais pas né », clame le frère de la victime. Qu’ils portent « les fautes des pères » ou qu’ils « réclament réparation », les enfants de la nouvelle génération sont « des héritiers du chaos ». Ce roman, écrit au vitriol, dénonce la violence des questions de pouvoir, de responsabilité et de mémoire.
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