Kippa palestinienne, keffieh chinois, même combat

« Frontière : ligne imaginaire séparant les droits imaginaires d’une nation des droits imaginaires d’une autre ». Au Moyen-Orient, cette définition de l’humoriste Ambrose Bierce (1842-1914) est déjà une réalité… pour les commerçants.

Ne le dites surtout pas aux cocardiers israéliens ou arabes, mais leurs précieux symboles nationaux ou religieux sont dorénavant fabriqués à l’étranger… voire chez l’ennemi. Prenez la kippa, la calotte, que doivent arborer les religieux juifs.

Les saints hommes qui les vendent en font fabriquer une bonne partie, ni vu ni connu, par des Palestiniennes de Cisjordanie. Et les payent, comme de juste, un salaire inférieur d’un tiers à ceux pratiqués en Israël.

Qui plus est, avec un œcuménisme qui fait plaisir à voir, ces dames confectionnent aussi bien les calottes tricotées qu’affectionnent  les sionistes religieux que celles en velours, préférées par les orthodoxes.

En face, question coiffe, cela n’est guère mieux : quoi de plus palestinien, quoi de plus révolutionnaire que le keffieh ? Surtout celui en damier noir et blanc qu’arborait Yasser Arafat en lui donnant, dit-on, la forme de la Palestine.

Sauf qu’il n’existe plus qu’une seule fabrique de Cisjordanie pour le produire. Encore est-elle au bord de la faillite. Au début des années 1990, ses 25 employés en produisaient 1.000 par jour. A présent, ils sont 4 et en tissent moins de 200.

En partie, parce que les jeunes Arabes d’aujourd’hui se coiffent plutôt à l’occidentale. Mais ce qui  fait que cette petite entreprise connaît la crise, c’est surtout l’ouverture du marché. Non ? Les… ? Là-bas aussi ?   

Hé oui, les Chinois. Si peu payés qu’ils parviennent à mettre à mal une économie palestinienne dont pourtant, Allah le sait, les salaires ne sont guère plantureux. Du coup, cela vaut vraiment la peine d’acheter un keffieh dans une boutique de la région, ces temps-ci.

Il devrait vous en coûter moitié moins cher qu’avant à qualité égale. Sauf, hélas, que sur l’étiquette, le prestigieux  « Made in Palestine » a été remplacé par le beaucoup plus  prosaïque « Made in China ».

Les puristes déploreront aussi qu’à côté des traditionnels damiers noirs et blancs ou rouges et blancs, on vende à présent des keffiehs aux délicats tons pastel. Le respect de la révolution se perd chez les camarades chinois…

Union nationale autour du drapeau

Mais il y a pire : durant des années, le drapeau à l’Etoile de David a été fabriqué, devinez où ? Oui, en Chine encor,e mais aussi en Inde et en Turquie ! Une  situation  intolérable tant d’un point de vue patriotique qu’économique et qui a donc a suscité une sorte d’union nationale.

Trois députés, Likoud – « Israël Beteinou » – Parti travailliste, ont fait adopter en 2010 un projet de loi interdisant l’importation de drapeaux israéliens. Logique : faire flotter sur une colonie de Cisjordanie un drapeau indien, « ça ne le fait pas », comme disent les djeuns.

Notons que l’Etat juif n’est pas le seul à céder aux charmes de la mondialisation. Voici un peu plus d’un an, un député égyptien s’est indigné : il avait appris que des containers de drapeaux du pays, fabriqués… en Israël, traversaient avec régularité le poste frontière de Rafah.

Le ministre de l’Industrie et du Commerce de l’époque a affirmé qu’il ne s’agissait que de rumeurs sans fondements. Tout en précisant que la loi égyptienne n’interdisait pas les importations israéliennes…

Et, pour l’heure, en dépit du changement de régime au Caire, il en est toujours ainsi. On sait combien les intérêts économiques ont suscité de guerres. S’ils pouvaient aider les sages dirigeants de la région à s’entendre, cela changerait agréablement.

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