L’article inqualifiable paru en juin dans le toutes-boîtes régional De Zwinkrant aura eu beau faire des vagues au sein de la communauté juive, il n’aura pas dissuadé les habitués d’aller passer leurs vacances à Knokke. Une réelle attache à ce bord de mer qui semble se transmettre de génération en génération. A tort ou à raison.
« Cette rubrique est une satire et nos lecteurs la connaissent bien, je regrette qu’elle n’ait pas été comprise comme telle », voici en résumé les propos de Guido De Ville, rédacteur en chef du Zwinkrant, en réponse à notre interpellation. Diffusé en ligne et distribué gratuitement dans les boîtes aux lettres en Belgique et aux Pays-Bas dans les régions de Knokke-Heist, Sluis, Cadzand, le journal local publiait avant l’été un article des plus choquants titré « Red Squirrel » et se plaignant des « Youpins » qui envahissent la ville… « Avez-vous déjà essayé de vous promener au mois de mai sur la digue de Knokke ? », y lançait l’auteur, après avoir accusé Israël de tous les maux. « On dirait que toutes les troupes de la Diaspora s’y sont donné rendez-vous. Les hommes avec leurs boucles, leurs drôles de tabliers et leurs chapeaux noirs. Les femmes portent des perruques et de longs bas. Le monde entier leur appartient. Vous laissent-ils passer ? Que nenni, nous sommes le peuple élu, Monsieur. Et puis ils s’étonnent que nous ne pouvons pas les blairer ». Un peu plus loin : « Le marronnier dans le jardin d’Anne Frank a été renversé. Est-ce un bon présage ? », pour ne citer que quelques passages.
Mode d’emploi
Alors que le Centre pour l’égalité des chances, où plainte a été déposée, estime que « ces propos, s’ils sont nauséabonds, restent dans les limites légales de la liberté d’expression », nous avons souhaité comprendre ce qui continue de faire le succès de Knokke. Il y a les incontournables Siska, Viaene, Ten Bos ou feu Motke, mais il y a surtout la nostalgie d’une époque révolue. Une nostalgie qui suffirait à séduire depuis des générations tous les amoureux de cette station ?
Solange Goldwasser en est convaincue. « Mes plus lointains souvenirs d’enfance sont à Knokke », assure celle dont les parents louaient déjà un appartement près de l’avenue Parmentier il y a… 50 ans. « C’était une station festive et particulièrement animée, avec des boites de sketches, des cabarets… », raconte-t-elle. Un endroit de villégiature où ceux qui sortaient de la guerre avaient appris à reprendre goût à la vie, où « prendre le bon air » était gage de bonne santé et où l’on retrouvait les mêmes copains chaque été. « Knokke, c’est un peu notre madeleine à nous, et si on aime Knokke c’est aussi parce que nos parents l’ont aimée », sourit Solange qui, en plus du « bon air », y voit toutes les possibilités : « Que ce soit la plage pour les enfants, les balades à vélo au Zwin, la détente au Zoute, la tranquillité ou le côté mondain, chacun a son mode d’emploi ». De l’antisémitisme à Knokke ? « A part une parole malheureuse entendue il y a très longtemps dans un café qui a ensuite été boycotté pendant des années, je n’en ai pas connaissance », confie Solange. « L’article du Zwinkrant qui fait allusion à une invasion de Juifs m’a vraiment étonnée. Cela montre qu’il faut rester vigilant ».
Depuis tout juste dix ans, Charles et Michèle Oppenheim font partie des quelques Juifs qui ont choisi de vivre à Knokke. Elle est originaire de Bruxelles, lui du Luxembourg. Tous deux avaient déjà l’habitude de venir ici petits, pendant les mois d’été. « Après 30 ans de vie en Suisse, nous voulions revenir en Belgique, nous avons donc naturellement choisi Knokke ! », explique Charles, des plus élogieux. « Avec les enfants, c’est le Paradis : on fait du cuistax, on mange bien… On vient à Knokke de père en fils ». Ce sont les souvenirs, ici aussi, qui ont motivé le choix du couple. « On se retrouvait à la plage entre jeunes du mouvement, on allait chez Viaene et on y va toujours…, sans savoir pourquoi d’ailleurs », s’amuse-t-il. « Knokke, c’est sentimental », partage Michèle.
Siska et les autres
Le couple Oppenheim se dit très choqué par l’article du Zwinkrant qu’il a reçu comme tous les habitants dans sa boîte à lettres. « Aux Etats-Unis, le rédacteur en chef aurait été viré ! », affirme-t-il. « Le numéro en question est toujours disponible sur internet, mais le Syndicat d’Initiative l’a retiré de ses présentoirs… ». A l’exception d’une mezouza sur la porte qui leur a été retirée, Charles n’a jamais ressenti d’antisémitisme à Knokke. Comme d’autres cependant, il dénombre, à son grand regret, moins de Juifs « visibles » qu’avant. « A Shabbat, il y a une dizaine d’années, on les voyait par familles entières ». Michèle confirme : « Aujourd’hui, on voit les payess et les caftans au vent à Shavouot et Souccot, ils viennent d’Anvers en cars et louent des cuistax, mais rien de comparable ».
Point de nostalgie chez Delphine Szwarcburt et Renaud Zaludkowski, amis d’enfance, venus depuis toujours et encore aujourd’hui passer leur été et bien plus à Knokke. La famille Szwarcburt loue un appartement à l’année derrière Albert-Plage. « Avant, les mamans ne travaillaient pas forcément, et on venait les deux mois d’été », raconte Delphine. « Nos parents étaient confiants et nous, on goûtait aux joies de l’indépendance. A 10-11 ans, on sortait tous les soirs à vélo avec nos copains de Beth Aviv ! ». Entre le bowling, le karting, le luna-park de la place Van Bunnen ou le cinéma pour enfants de l’avenue Lippens, les bons souvenirs se bousculent. « Avant Viaene, c’était Marcella, et avant cela, c’était Medar ! », récapitulent les deux trentenaires. Les frites, elles, viennent toujours de Chez Willy, les gaufres de Marie Siska, les glaces de Chez Liliane, et il n’y a pas de raison que ça change. Les fleurs en papier crépon ont toujours leur petit succès, mais cette année, Delphine et Renaud ont pris leurs précautions.
« Les coquillages en couteaux qui servent de monnaie d’échange, j’en ai ramené d’Espagne ! ». « Et moi d’Italie, des bouteilles entières remplies, parce qu’on n’en trouve plus ici ! », acquiesce Delphine. Tous deux parent de trois enfants âgés de 2 à 12 ans, Renaud et Delphine sont de vrais mordus : « Même seule maintenant, j’aime venir ici », soutient Delphine, « ce sont des vacances à une heure de voiture, on se déconnecte vraiment ». « On vient dès qu’on peut », confirme Renaud. « Mes enfants sont d’ailleurs devenus copains de nos voisins flamands, résidents ». Il relève : « C’est vrai qu’avant, c’était plus relax, il y avait moins de surenchère, on pique-niquait sur la plage… On ne faisait rien, on se retrouvait, et ça suffisait… ».
Fini le temps de l’Hôtel Motke et du Dorchester où les Juifs venaient de toute l’Europe. Excepté la camionnette de Hoffy’s qui vient d’Anvers livrer sur commande, il n’y a plus rien de casher à Knokke, au grand dam des plus traditionalistes. Pas même un club de bridge. Une véritable « vie communautaire » semble aujourd’hui faire défaut à la ville, et le nostalgique « Ce n’est plus comme avant » revient sur toutes les lèvres. Ne se reconnaissant pas dans l’orthodoxie de la synagogue locale, c’est à Ostende que le couple Oppenheim a célébré Kippour. Ce sera cette année pour lui le dernier été à Knokke en tant que résidents, puisque Charles et Michèle ont choisi de faire leur alyah en octobre. Ils l’ont toutefois promis, ils reviendront pour les vacances. Comme nous tous, ils reverront alors, à l’entrée de la ville, le joli moulin de Westkapelle, symbole de l’arrivée à bon port.
Knokke, sa synagogue, son mikve
L’actuel président de la communauté israélite de Knokke, Hersch Fink, a bien connu et regrette, comme beaucoup, la vie juive communautaire d’antan. Il n’en reste pas moins l’un des plus actifs pour tenter de la maintenir, selon les préceptes orthodoxes.
« Ouvert juste après la guerre par un Juif anversois, le grand hôtel Motke, sur la digue, avec ses 100 chambres, attirait tous les Juifs de Belgique pendant l’été, organisant des mariages, des bar-mitzva, des dîners… », raconte Hersch Fink. « Mais la saison trop courte et la clientèle limitée l’ont finalement contraint à la fermeture. Nous nous sommes alors regroupés pour financer une nouvelle synagogue, avenue Van Bunnen ».
Très discret de l’extérieur, le bâtiment comprend une salle de réserve « en cas de fortes affluences », la synagogue elle-même au premier étage, la salle réservée aux femmes au second, reliée par une petite ouverture laissant filtrer les voix, un logement pour le rabbin et même un mikve donnant sur une petite cour, avec un réservoir d’eau de pluie.
C’est dans sa villa du Zoute que le président de la communauté israélite de Knokke « Adat Yisrael » passe désormais ses vacances en famille, gérant avec son conseil d’administration toute l’organisation de la communauté locale, des permanences de la synagogue à la recherche d’un rabbin, en passant par les livraisons de repas casher chaque vendredi.
Depuis un an, le Rabbin Tvardovitz, un Loubavitch d’Anvers, dirige les offices, accompagné de quatre jeunes. Quant aux fidèles, « leur nombre varie, avec un pic de 150 à 200 pendant les fêtes, surtout Shavouot », nous assure le trésorier, Henri Gutfreund, investi depuis vingt ans dans le projet. « En dehors des quelques résidents juifs, il s’agit plutôt d’Anversois, ou de Juifs bruxellois… qui ont déménagé à Anvers ».
Revenant sur l’article paru dans De Zwinkrant, les deux hommes s’étonnent : « Nous avons toujours eu de très bonnes relations avec la commune, et nous étions les premiers indignés par cette publication. Le Bourgmestre nous soutient depuis toujours, mais il faut admettre que cette fois, il a réagi plutôt mollement ».
« Aujourd’hui, il faut des jumelles pour voir un Juif à Knokke », affirme Hersch Fink, qui n’hésite pas à revenir sur le « bon vieux temps ». « Beaucoup partent en Israël pour de meilleures conditions… On a eu la chance de devenir propriétaires quand c’était encore abordable, mais tout est devenu très cher, et les Juifs, comme tout le monde, choisissent d’aller ailleurs. On se souvient néanmoins que ce sont des Anversois qui ont créé la petite communauté knokkoise et qu’ils y ont mis toutes leurs forces. Si elle reste bien active aujourd’hui encore, ça nous fait mal au cœur de la voir diminuer après un tel travail ».
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