« S’il s’agit de la personne de haute taille et de couleur, je vais le tuer (…) Si c’est lui, le génocide rwandais n’est pas terminé ». Non, cette phrase n’est pas tirée du compte-rendu d’un procès de responsables du génocide des Tutsi au Rwanda en avril 1994, ni d’un site Internet Hutu Power regrettant que la tâche génocidaire n’ait pu être complètement accomplie. Ces menaces ont été proférées il y a un an par un fonctionnaire appartenant à la direction de Bruxelles Export, service du commerce extérieur de la Région de Bruxelles-Capitale, contre un de ses collaborateurs d’origine rwandaise et tutsi -dont la famille a été victime du génocide- qu’il soupçonnait à tort, d’avoir critiqué son management. Dans un premier temps, l’auteur de cette phrase inacceptable s’est vu infliger une sanction disciplinaire de trois mois de mise à pied avec retenue sur salaire. Ensuite, la secrétaire d’Etat bruxelloise à la Fonction publique Brigitte Grouwels a réduit cette sanction à un mois avec maintien de salaire ! Pour quelle raison ? Personne ne le sait. En revanche, on sait que le fonctionnaire en question n’a jamais énoncé le moindre regret ni adressé la moindre excuse à son collaborateur insulté et menacé.
Cette affaire anecdotique en apparence illustre parfaitement l’ampleur d’un phénomène bien réel : la banalisation d’un génocide. Celui qui a tenu ces propos ne nie pas le génocide des Tutsi. Bien au contraire, il sait très bien à quoi il fait référence et à qui il adresse ces propos. Comme tout cela ne répond nullement aux circonstances auxquelles ce fonctionnaire est confronté et s’éloigne du cadre bruxellois du commerce extérieur, l’analogie au génocide constitue bien une banalisation de celui-ci. Le génocide est vulgairement assimilé à une querelle entre collègues de travail. A force de banaliser, on glisse rapidement sur la pente de la négation qui consiste à affirmer qu’il n’y a jamais eu de génocide. De plus, cette banalisation et ces menaces de mort ne sont pas le fait de n’importe qui : un haut fonctionnaire de la Région de Bruxelles-Capitale dont les gouvernements successifs ont fait de la lutte contre le racisme et les discriminations une de leurs priorités. En qualifiant son collaborateur de la sorte et en proférant la menace de poursuivre le génocide, ce haut fonctionnaire a déshonoré la fonction publique en réhabilitant un vocabulaire de haine et d’incitation au meurtre collectif au plus haut niveau de l’administration bruxelloise. Par la sanction insignifiante infligée, les racistes et les nostalgiques du Hutu Power ont reçu de l’administration bruxelloise l’autorisation de reprendre impunément la parole et d’user du même langage qu’avant le génocide de 1994.
Le Comité des Arméniens de Belgique et notre centre, le CCLJ, ont immédiatement saisi la gravité de ces quelques mots de trop en confirmant la proximité du vocabulaire utilisé par ce haut fonctionnaire et les génocidaires de 1994 par voie de communiqué de presse. Au-delà de la solidarité des réprouvés qui unit Arméniens, Juifs et Tutsi, cette affaire nous renvoie à des réalités auxquelles nous avons été tous confrontés : la solitude et l’isolement face à la haine de ceux qui banalisent ou nient une tragédie dont nous avons encore du mal à cicatriser les plaies. Tout comme ce n’est pas aux seuls Juifs de démonter les mensonges antisémites ou de dénoncer ceux qui les haïssent, il ne revient pas non plus aux Tutsi de lutter seuls contre la banalisation et la négation du génocide dont ils ont été les victimes. C’est notre problème à tous.