Suite aux accords portant sur les restitutions, qui ont été conclus au début de l’été (voir Regards n°526 et 527), la Commission gouvernementale d’indemnisation est sur le point d’entrer en fonction sous la présidence de Lucien Buysse. La Belgique, très en retard sur la plupart de ses voisins européens, a enfin pris des mesures permettant aux membres de notre communauté, ou à leurs ayants-droit, d’être indemnisés pour les spoliations dont ils ont été les victimes, il y a 60 ans. Didier Reynders, ministre des Finances, et Lucien Buysse expliquent dans nos colonnes (Regards n°530) les modalités selon lesquelles les fonds seront distribués.
Cette première batterie de mesures financières et économiques n’est pas une forme de dédommagement moral consentie par la Belgique à la communauté juive de Belgique. Il s’agit simplement de rendre aux victimes, à leurs ayants-droit et, plus globalement, à la communauté, ce dont ils ont été outrageusement dépossédés. Ce processus de restitution, qui n’est que justice et rien de plus, ne doit pas occulter un débat beaucoup plus large qui concerne l’attitude des autorités de notre pays, ou de certains de ses représentants dans les domaines politique, administratif ou judiciaire, durant la Seconde Guerre mondiale. Certes, la restitution constitue un acte politique fort qui va dans le bon sens. Mais il ne faudrait pas qu’elle soit instrumentée par les autorités publiques pour permettre à la Belgique de se soustraire à l’examen moral de son histoire et au travail de mémoire qui lui est associé.
L’histoire officielle de notre pays durant la Seconde Guerre mondiale repose en effet sur une forme de mythologie très réductrice des faits historiques. La Belgique conserve une mémoire fondée sur une série de clichés destinés à homogénéiser un comportement globalement héroïque symbolisé par l’exil du gouvernement belge à Londres. Cette mythification de la mémoire, sans doute rendue d’autant plus nécessaire aux yeux de ses défenseurs, à l’époque de la Question royale, pour glorifier le prestige national entaché par le comportement de Léopold III durant la Seconde Guerre mondiale et tourner l’une des pages les plus controversée de l’histoire du Royaume, est aujourd’hui enfin remise en question. Et des voix commencent à se faire entendre dans le monde politique pour sortir du simplisme de cette opération «mémoire propre».
Ouvrir enfin les débats
La vision onirique d’une Belgique résistante exilée ne résiste paradoxalement pas à l’examen des faits. Comme le déclarait Maxime Steinberg, spécialiste de l’histoire de la déportation des Juifs de Belgique (voir Regards n° 417) : En l’absence du gouvernement belge, les oripeaux tombent et l’on voit apparaître la réalité du pouvoir en Belgique, l’administration, les ministères, les banquiers, la Belgique des notables qui, sans l’habillage démocratique que lui donne le fonctionnement habituel du système, détient véritablement la réalité des décisions. Or, notre pays n’a encore pas été capable de dévisager cette Belgique-là. Sera-t-il prêt, un jour, à ouvrir les «dossiers compromettants»?
Certaines initiatives politiques récentes semblent indiquer des évolutions en ce sens. Ainsi, Didier Reynders plaide en faveur de la création d’un «lieu de mémoire» pour permettre à l’ensemble des acteurs encore vivants ou à leurs représentants de venir témoigner devant une instance officielle chargée de faire la lumière sur les événements qui se sont déroulés durant la guerre. Aussi propose-t-il aux survivants de venir déposer publiquement et invite-t-il les acteurs mis en cause à s’expliquer sur ce que fut leur comportement. De même, le député Olivier Maingain (Regards n°530) demande la constitution d’une Commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner les responsabilités politiques, administratives et judiciaires éventuelles de la Belgique dans la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.
A l’heure actuelle, il est difficile de présumer de l’avenir de ces propositions. D’une part, le calendrier électoral en interdit la mise en oeuvre avant la constitution d’un futur gouvernement. Les prochaines élections sont en effet prévues pour juin prochain mais l’on murmure dans les états-majors politiques que la consultation électorale pourrait être avancée. Or, la gravité des débats que ces commissions d’enquête ouvriraient exige du sérieux et de la sérénité. D’autre part, la mise en place d’une commission nationale réclame un consensus politique minimum qui n’est pas encore acquis parce qu’elle sera immanquablement amenée à soulever des questions très dérangeantes, comme celle de l’attitude du bourgmestre d’Anvers, de sa police et de son administration dans la persécution des Juifs, qui devront être tranchées par un arbitrage dégagé des enjeux, des calculs et des intérêts politiques partisans.
Les responsables politiques des partis démocratiques seraient bien inspirés de poursuivre l’examen critique que beaucoup réclament. L’identification des responsabilités individuelles ou collectives lèvera le voile du silence, conservé depuis de trop nombreuses années. Le mutisme et l’oubli traduisent l’ambivalence de certains responsables publics, dont profitent allègrement l’extrême droite et, singulièrement, le Vlaams Blok. L’examen et la condamnation des faits fortifieront la démocratie belge qui sera dès lors mieux outillée pour combattre les idéologies dirigées contre elle. Ne dit-on pas d’ailleurs, dans les milieux catholiques conservateurs flamands, jadis favorables à l’amnistie «des inciviques» et au «devoir d’amnésie» qu’elle sous-tendait, Charité bien ordonnée commence par soi-même?