Quand, en France et en Belgique, des élèves ont contesté la minute de silence organisée en hommage aux victimes des assassinats de janvier, tout le monde s’est demandé ce qui avait bien pu les motiver. Certes, la plupart d’entre eux condamnaient le crime, mais… C’est ce « mais » qui pose problème. On peut d’abord essayer de le comprendre en termes de valeurs : ils n’aimaient pas ce journal, qui avait caricaturé leur prophète. Les préjugés jouaient aussi : compatir avec les Juifs était difficile à accepter. Ceux qui s’en tenaient à ces deux niveaux d’explication possédaient une solution toute faite : argumenter au niveau des valeurs; démonter les préjugés.
D’où le recours à la vieille idée de créer des cours de citoyenneté et de religion comparée. Les premiers étaient censés éduquer les élèves aux valeurs de la démocratie et des droits de l’homme et leur montrer notamment l’importance de la liberté d’expression, qui s’étiolerait si elle se limitait aux propos qui ne gênent personne, surtout dans une société pluraliste où la « vérité » de l’un est un blasphème pour l’autre. Les seconds devaient dissoudre au moins deux types de préjugés. D’une part, on raconterait l’histoire du judaïsme (et du christianisme) en espérant que cet enseignement donne de l’Autre une image moins schématiquement négative. D’autre part, on présenterait l’islam dans toute sa complexité de façon à déconstruire le prêt-à-penser salafiste.
Qui ne se réjouirait d’une telle entreprise ? Encore faudrait-il qu’elle ait une chance raisonnable d’être couronnée de succès. Pour réussir, l’action pédagogique doit prendre en considération une troisième motivation de la « résistance » aux minutes de silence. Il ne s’agit en effet pas seulement de valeurs ou de préjugés. Il s’agit du rapport aux faits, c’est-à-dire à la réalité elle-même. Pour le dire de façon brutale : ces ados ne vivent pas dans le même monde que « nous ».
Qui est ce « nous » ? Il est constitué (au moins idéalement) des membres de la communauté démocratique qui se basent sur des faits plus ou moins attestables, dont ils tirent certes des conséquences différentes selon les valeurs qu’ils défendent (ou les préjugés qu’ils entretiennent). Or les ados en question ne « croient » pas aux médias « officiels ». Quand ils quittent l’école, ils visitent des sites Internet qui leur fournissent de commodes théories du complot. Alors qu’ils se méfient fondamentalement de toute affirmation émanant de l’école, des médias, du « système », ils acceptent sans vérification les « faits » les moins établis parce qu’ils confortent leurs préjugés : le 11 Septembre est une action du Mossad ou des services secrets américains, Kouachi et Coulibaly ne sont pas les « vrais » auteurs des tueries, etc. On notera qu’il s’agit ici de faits et non de valeurs. Ils vivent sur une autre planète. Or sans monde commun, pas de discussion possible.
Si nous leur offrons des cours de citoyenneté et de religions comparées, ils se méfieront fondamentalement. Le prof leur parlera de Charly, des Juifs, d’un islam des Lumières ? Le propos, à supposer –ce n’est pas garanti– qu’il soit écouté, sera immanquablement déconstruit par les radicaux, sur leurs sites et dans leurs blogs. Pour lutter contre un tel échec annoncé, il faudrait tout d’abord former l’esprit critique des élèves. Et pour ce faire, il est impératif de ne pas commencer par les sujets brûlants et de ne pas d’emblée mettre le doigt sur la blessure. Parlons-leur de questions qui suscitent la réflexion et la controverse, mais qui n’allument pas le feu rouge du préjugé, pour la bonne et simple raison que les élèves n’y connaissent rien. Aiguisons par exemple leur sens critique sur l’affaire Calas : une injustice terrible commise à l’égard d’un protestant faussement accusé d’avoir tué son fils pour l’empêcher de revenir au catholicisme; lisons-leur le Traité sur la tolérance de Voltaire, écrit en défense de Calas : ils s’indigneront du sort fait à un innocent et comprendront le danger de condamner sans preuves sur la simple base du préjugé (ici antiprotestant). Faisons-les revivre le procès de Socrate, bref formons leur sens rationnel et moral sur des objets non controversés a priori, mais bien sûr éminemment intéressants.
Après cette formation, il sera peut-être possible de revenir aux sujets brûlants, et un cours de citoyenneté aura moins de chances d’être reçu comme le prêchi-prêcha, le catéchisme laïque du « système ». Mais sans un tel détour philosophique, le mur d’incompréhension persistera, et le monde commun restera brisé.
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