La bulle indienne

Chaque année, plus de 30.000 Israéliens voyagent à travers l’Inde une fois libérés de leurs obligations militaires. Bien qu’ils ne soient pas les seuls routards à effectuer ce voyage, ces jeunes présentent des caractéristiques qui les singularisent. Ce phénomène n’a d’ailleurs pas manqué de susciter l’intérêt d’universitaires israéliens.

Depuis que les hippies ont popularisé le voyage en Inde, des millions de jeunes Européens, Américains et Australiens parcourent ce pays. Ils ne sont pas les seuls à traîner leur sac à dos dans les bus et les Guest Houses des villes indiennes. Des montagnes du Ladakh aux plages chaudes et animées de Goa, en passant par les paisibles vallées de l’Himachal Pradesh, plus de 30.000 routards israéliens empruntent chaque année pendant quelques mois ce parcours balisé.

Au premier abord, rien ne distingue ces jeunes âgés de 20 à 25 ans des autres routards. Ils ont la même allure et fréquentent les mêmes endroits : des quartiers entiers de certaines localités indiennes sont transformés en repaires de voyageurs tatoués en dreadlocks, avec des hôtels bon marché, des bars diffusant du reggae et de la techno, des cybercafés… S’ils affichent les mêmes signes extérieurs que leurs homologues occidentaux, les routards israéliens forment toutefois un groupe à part entière, dont les motivations et le comportement contribuent à les singulariser, voire à les isoler.

Se « lâcher »

« Après trois ans de service militaire dans la force aérienne, j’ai besoin de souffler et de faire un break loin d’Israël pour respirer », explique Ori, un Telavivien de 22 ans. « Après le Ladakh, j’irai du côté de Dharamsala, où je me reposerai et je fumerai de l’herbe. Dès le mois d’octobre, je descends sur Goa, pour danser toutes les nuits aux sons de la Trance et de la Techno sur les plages de Vagator et d’Anjuna ». En quelques mots, Ori vient de résumer le séjour type du routard israélien. Peu soucieux de découvrir les trésors du patrimoine culturel et religieux indien ou de se lancer dans de longs treks à travers l’Himalaya, la majorité des Israéliens préfèrent faire la fête, discuter entre eux, boire et fumer… L’oisiveté et la permissivité qu’ils affichent durant ce voyage contrastent avec ce qu’ils ont connu en Israël, tant à l’école qu’à l’armée où le contrôle social ne leur permet pas de se « lâcher ».

On ne peut pas saisir la signification réelle de ce voyage en Inde en faisant abstraction du service militaire que les Israéliens font après l’école. « Le voyage qu’ils effectuent en Inde suit directement ce service militaire », confirme Darya Maoz, anthropologue israélienne ayant mené de nombreux travaux sur les jeunes Israéliens en Inde. « Ils se situent donc dans une phase de transition et de décompression. Phase pendant laquelle les jeunes font face à leurs doutes et sont en quête de nouvelles expériences. Certains sont en proie à une crise existentielle qu’ils attribuent souvent à leur service militaire ». D’autres chercheurs estiment même que l’armée est un facteur essentiel dans les excès auxquels se livrent les routards israéliens en Inde. « Depuis une vingtaine d’années, on peut observer que Tsahal a tendance à ne pas responsabiliser ses soldats, voire à les infantiliser », fait remarquer Chaïm Noy, professeur au Collège Sapir. « Cela peut paraitre paradoxalqu’une armée encore impliquée dans un conflit traite souvent ses soldats -qui risquent leur vie- comme des adolescents qu’elle prend en charge. Par ailleurs, durant le service militaire, ils ont la possibilité de revenir le week-end dans leurs foyers, ce qui ne favorise pas la rupture du cordon ombilical. Les parents sont donc encore très présents dans leur vie de jeunes adultes ». Ils doivent donc passer quelques mois à l’étranger pour que la rupture définitive avec la famille et l’adolescence soit consommée.

Repli et paradis artificiels

Un décalage apparaît entre le discours  de ces Israéliens et la manière avec laquelle ils accomplissent ce voyage. S’ils expriment tous leur volonté de se détacher d’Israël pendant quelques mois, ils affichent ostensiblement leur attachement à leur pays tout au long de ce voyage. Contrairement aux routards occidentaux, ils ne cherchent pas à explorer individuellement l’Inde ni à se mêler aux autres touristes. Les Israéliens voyagent en petits groupes et se replient dans une bulle réconfortante, où ils retrouvent leurs compatriotes. De véritables enclaves israéliennes se sont créées de cette manière. L’indépendance et la liberté qu’ils recherchent ne s’expriment pas à l’égard des Israéliens ni d’Israël, mais plutôt face à toute forme d’autorité, que ce soient leurs parents ou la hiérarchie militaire. Dans ces enclaves israéliennes, tout leur rappelle leur identité : ils parlent l’hébreu, ils mangent de la nourriture israélienne (houmous, falafel…), les menus des restaurants et certaines indications locales sont rédigés en hébreu, ils lisent des livres en hébreu et continuent de suivre la presse israélienne grâce aux cybercafés. Tout ce qu’ils y trouvent les rassure : un cadre israélien idéal et réconfortant. Pour désigner le groupe qu’ils forment, ils utilisent même le terme arabe « Hamoula » (le clan) et les liens qu’ils nouent entre eux sont très forts. « On peut regretter qu’ils ne saisissent pas la formidable occasion que représente ce voyage pour s’ouvrir sur le monde et aller à la rencontre de jeunes de leur âge de nationalité différente », confie Chaïm Noy. « Il ne faut pas blâmer ces jeunes très imprégnés du nationalisme et du provincialisme régnant en Israël aujourd’hui. La responsabilité de ce repli incombe à la société israélienne qui ne leur donne pas les ressources nécessaires pour s’affirmer comme des citoyens du monde, cosmopolites et ouverts ».

La drogue occupe une place importantedans ce voyage. Pour certains, elle est intimement liée à cette expérience de jeunesse et elle est associée à la totale liberté dont ils comptent jouir pendant leur séjour. Des enquêtes menées par des chercheurs israéliens révèlent que la consommation de drogue des routards israéliens est nettement supérieure à celles des routards occidentaux. Environ 70% d’entre eux consomment de la drogue contre 40% chez les Européens. Dans certains cas, le voyage a été planifié exclusivement en fonction de cette « activité ». Ce phénomène a d’ailleurs retenu l’attentiondes autorités israéliennes qui ont créé une cellule spéciale au sein du ministère des Affaires étrangères. Elle a pour mission d’apporter une assistance médicale et psycho-logique aux cas les plus critiques. Des ONG israéliennes d’aide aux drogués se sont même installées en Inde. « La drogue compenserait leur incapacité à saisir l’authenticité et l’exotisme qu’ils recherchent,mais qu’ils ne trouvent pas », reconnaît Chaïm Noy. « Comme ils ne réalisent pas le voyage “authentique” qu’ils souhaitaient faire, ils entreprennent un autre “voyage”, dans des paradis plus artificiels ».

Rite de passage

Si ce voyage en Inde est prétexte à tous les excès, il ne faut pas non plus noircir le tableau. « Ils présentent plus de similarités avec les routards européens que de différences. Ils s’insèrent pleinement dans le moule des routards. Même s’ils ont plutôt tendance à rester entre eux, ils se comportent comme la majorité des routards européens voyageant en Inde. Ils maîtrisent tous les codes de cette sous-culture du voyage en sac à dos », relativise Natan Uriely, professeur à l’Université de Beer-Shev’a.

Aujourd’hui, le voyage en Inde a acquisune popularité considérable auprès des classes moyennes ashkénazes israéliennes. Il serait devenu un véritable rite de passage qu’emprunte la jeunesse avant de se lancer dans les études et la vie professionnelle. Bien que tout y soit permis et que les excès deviennent souvent la norme, l’immense majorité de ces jeunes Israéliens reviennent en Israël avec le sentiment d’avoir accompli une expérience unique qui les a transformés et qui leur permettra de faire le point sur ce qu’ils souhaitent entreprendre dans le futur.

Les missionnaires du judaïsme au pays de Shiva

Avec les attaques terroristes de Bombay en novembre 2008, on a découvert que le mouvement hassidique Loubavitch-Habad possédait un centre dans cette mégalopole. Les Loubavitch se distinguent par un prosélytisme zélé au sein même du monde juif, tant en Israël qu’en diaspora. En véritables missionnaires du judaïsme, ils ne lésinent pas sur les moyens pour ramener les Juifs non pratiquants dans le giron de la tradition religieuse. Pour ce faire, ils ouvrent des Beth-Habad (maisons Habad) dans le monde entier. La présence massive de routards israéliens en Inde a ainsi entraîné l’ouverture d’une quinzaine de maisons en Inde. Ces maisons ne désemplissent pas. Même les Israéliens les plus laïques ne résistent pas à la tentation d’y passer un repas de shabbat.

Pour Sophie Walsh, chercheuse à l’Université Bar Illan ayant mené des enquêtes sur les Israéliens en Inde, « les routards israéliens y trouvent surtout la chaleur et l’ambiancejuive qui leur rappellent leur famille et Israël ». Il arrive aussi que les plus vulnérables d’entre eux se laissent séduire par le discours bien rodé des shlihim (envoyés) animant ces Beth-Habad. Ces Israéliens entament alors un processus de retour à la religion pour devenir à leur tour de bons petits soldats du Habad.

Au pays des multiples divinités du panthéon hindou, des Juifs retrouvent ainsi leur foi originelle. Si ce n’est pas un miracle…

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