Historienne et chercheuse à Kazerne Dossin, Laurence Schram vient de soutenir avec succès à l’ULB sa thèse de doctorat consacrée au camp de rassemblement de la caserne Dossin de Malines. En comblant un vide de l’histoire de la Shoah en Belgique, ce travail montre la fonction génocidaire du camp de Malines : rassembler les Juifs pour les assassiner ensuite à plus de 1.200 km de la Belgique.
Quand la caserne Dossin devient-elle un camp de rassemblement des Juifs de Belgique en vue de leur déportation ?
Laurence Schram Suite à la capitulation de la Belgique en mai 1940, cette caserne de l’armée belge est utilisée dans un premier temps par les Allemands comme centre d’internement pour prisonniers belges. Elle demeure ensuite inoccupée. Ce n’est qu’en mars-avril 1942 qu’on retrouve une trace de la caserne dans les livres des travaux de la ville de Malines : des commandes de matériel ont été passées pour transformer la caserne en camp de rassemblement. En application de la décision allemande d’étendre la Solution finale à l’Europe occidentale, la Sipo-SD de Bruxelles charge le 15 juillet 1942 Philipp Schmitt, le commandant SS-SD du camp du Fort de Breendonk, d’ouvrir un camp de rassemblement pour les Juifs (SS-Sammellager für Juden) dans la caserne Dossin de Malines. Le camp ouvre ses portes quelques jours plus tard, le 27 juillet 1942, et sa fonction est de rassembler les Juifs en vue de leur déportation vers Auschwitz-Birkenau.
Pourquoi les Allemands ont-ils choisi cette caserne ?
LS Le site est suffisamment vaste pour y entasser 2.000 personnes et sa situation géographique est idéale : situé à mi-chemin entre Bruxelles et Anvers où vivent les deux plus grandes communautés juives de Belgique, il est proche de la gare de Malines, et des voies de chemin de fer longent la caserne.
Peut-on considérer la caserne Dossin comme un camp de concentration ?
LS Non. On peut en revanche établir des parallèles avec le système d’organisation des camps de travail ou de concentration nazis. La violence et la brutalité sont présentes, mais elles n’atteignent pas l’intensité des camps de concentration. Il n’empêche que les SS, maîtres absolus de la caserne Dossin, règnent par la terreur. Les internés la subissent dans tous les aspects de leurs conditions de détention : les horaires, l’hygiène déplorable, la promiscuité, l’insuffisance du ravitaillement, l’exploitation de leur travail. L’arbitraire, renforcé par l’impunité dont jouissent les SS, débouche sur de nombreux mauvais traitements, exactions et sévices. Toutefois, le nombre extrêmement restreint de décès survenus au camp doit être souligné. On ne meurt pas à Malines, on n’en a pas le temps. L’essence de Dossin est de rassembler les Juifs afin qu’ils soient assassinés ailleurs, à plus de 1.200 km de la Belgique. L’assassinat doit être commis à l’Est, pas en Belgique !
Comment fonctionne le camp de rassemblement de Malines au quotidien ?
LS Il est organisé par la Sipo-SD et nécessite un personnel SS très restreint : une dizaine de SS allemands et quelque 80 auxiliaires SS flamands, dont la plupart ont uniquement été affectés à la surveillance extérieure du camp. Pour faire fonctionner le camp, les SS utilisent des travailleurs juifs détenus. Leurs tâches vont de l’entretien quotidien à l’administration de la déportation, l’enregistrement sur les listes de transport et la spoliation. Les SS utilisent généralement des Juifs d’origine allemande ou autrichienne à la fois pour la langue et pour ce qu’ils considèrent comme le « degré de civilisation » de ces internés. Ainsi, le second « chef » juif, Dagobert Meyer, est un ténor de l’Opéra d’Anvers et de Vienne. Comme les Allemands veulent le moins possible se charger de la gestion, l’implication forcée des détenus dans leur propre destruction est l’une des caractéristiques de la gestion du camp.
Ernst Meyer, le premier « chef juif » administrant les internés, est-il un de ces collaborateurs ?
LS Oui. Ernst Meyer est un véritable nazi juif ! Il a la haine des Juifs. Originaire d’Autriche, cet ancien combattant de la Première Guerre mondiale s’est engagé en 1919 dans les Corps francs pour lutter contre les communistes. Cet homme d’extrême droite ne comprend pas pourquoi il est visé par les ordonnances antisémites. Dans sa fonction de « chef », il est obsédé par la discipline qu’il impose drastiquement aux internés : ils doivent faire le salut hitlérien quand ils passent devant lui par exemple. Comme il a réussi à nouer des relations avec Theodor Dannecker, le représentant d’Eichmann à Paris, il obtient sa libération du camp de Malines en raison des services qu’il a rendus au Reich allemand. Il survit à la guerre et quitte la Belgique.
Comment les internés de Malines se comportent-ils les uns envers les autres ?
LS Il ne faut jamais perdre de vue que les tous les internés savent qu’ils sont perdus. Tout le monde essaie de faire quelque chose pour s’en sortir. Confrontés à l’inacceptable, les internés adaptent leurs comportements aux circonstances, jouant sur un vaste registre allant de la collaboration avec leurs persécuteurs jusqu’à la résistance. Cette résistance, multiforme et diffuse, se développe à l’intérieur du camp, tout en n’aboutissant jamais à la mise sur pied d’un réseau organisé. Cela va du certificat de nationalité qu’on cherche à obtenir, à l’intervention du recteur de l’université, de son collègue, ou qu’on sollicite pour être libérés du camp. Les uns vont essayer de s’en sortir sans nuire à autrui, alors que les autres s’en sortiront à travers la solidarité. Et d’autres encore feront tout pour ne pas être repris dans un transport, quitte à enfoncer quelqu’un : « s’il est repris dans le transport, ce ne sera pas moi », telle est la logique de certains internés.
Dans quelles conditions se produit la libération du camp de Malines ?
LS La caserne n’est pas libérée, elle est tout simplement évacuée et abandonnée par les Allemands dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944. En quittant la caserne Dossin, les Allemands réunissent les quelque 550 internés en leur expliquant qu’il vaut mieux qu’ils restent dans la caserne en raison de la poursuite des combats. Les internés juifs sont livrés à eux-mêmes et leur « libération » ne suscite pas grand intérêt, si ce n’est celui de Malinois qui se rendent dans la caserne afin de piller ce qu’ils pensent trouver à l’intérieur au lendemain du départ des Allemands. L’armée belge reprend très rapidement possession du bâtiment où elle interne des collaborateurs. A partir de 1947, le bâtiment retrouve sa destination originelle de caserne militaire. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, des anciens déportés juifs passés par Malines ou des descendants de déportés se retrouveront à la caserne Dossin après la guerre dans le cadre de leur service militaire.
Comment un lieu aussi important dans le processus d’extermination des Juifs de Belgique fait-il son entrée dans la mémoire ?
LS Dans l’immédiat après-guerre, une association des anciens détenus juifs de Malines est créée par des Juifs belges. Ils prétendent représenter les victimes de la caserne Dossin. Elle ne fera pas long feu, car elle suscite très vite la méfiance de la majorité des Juifs de Belgique qui n’y voient qu’un regroupement de Juifs belges privilégiés et non déportés. Les membres de cette association témoigneront aux procès des SS de Malines fin des années 1940. Ils organiseront un premier pèlerinage à Malines, mais il se tient à l’hôtel de ville et il s’agit surtout d’une ode à la gloire des autorités belges, du clergé et de la Reine Elisabeth. Et la cérémonie se termine devant la tombe d’un résistant de la Première Guerre mondiale ! Rien n’est organisé à la caserne Dossin. Cette association disparaitra en 1949.
Avant de devenir le lieu de mémoire et d’histoire que nous connaissons aujourd’hui avec Kazerne Dossin, que s’est-il passé depuis 1949 ?
LS Rien ! Personne ne s’intéresse à la caserne Dossin. Si le procès de Kurt Asche à Kiele en 1980 fait émerger la singularité de la Shoah, l’intérêt pour le camp de Malines ne se manifeste réellement qu’à la fin des années 80, lorsque la communauté juive prend conscience que ce lieu est celui de sa mémoire et de son histoire. Cette prise de conscience tardive intervient alors que la caserne Dossin est abandonnée par l’armée belge depuis 1975. La ville de Malines rachète le bâtiment pour une somme symbolique à la Défense nationale et réaménage le site en logements de prestige. Des hommes comme Nathan Ramet, David Susskind, Maurice Pioro et Georges Schnek vont alors mobiliser le monde politique pour que la caserne Dossin devienne un lieu de mémoire et d’histoire. Le Musée juif de la Déportation et de la Résistance abritant également les archives de la déportation sera inauguré par le Roi Albert II le 7 mai 1995. Maxime Steinberg consacrera toute son énergie à rassembler les documents, à construire la scénographie et élaborer les projets scientifiques du musée et leurs publications.
Quel est l’apport fondamental de votre thèse de doctorat ?
LS J’ai choisi de faire l’histoire d’un lieu plutôt que d’un processus, d’un mécanisme ou d’une structure. J’ai mené mon enquête à la manière d’une investigation policière, sans adopter de schéma théorique préétabli. Par conséquent, les persécuteurs, les victimes et les témoins trouvent tous leur place dans un tableau qui traduit la richesse des comportements, des interactions, des stratégies de survie ou de domination. Je n’ai pas cherché à développer d’approche théorique. J’ai voulu comblé un vide historiographique en montrant que Malines est l’antichambre de la mort. Mais Malines est aussi plus que ça. C’est le lieu dans lequel il convient d’enraciner l’histoire de la Shoah en Belgique et dans le nord de la France. Car cette histoire est désincarnée et délocalisée. On a accordé beaucoup d’attention à l’histoire des déportés telle qu’elle s’est déroulée à Auschwitz-Birkenau. Pour plus des deux tiers d’entre eux, tout se passe entre la rampe de débarquement et les installations de gazage de Birkenau, entre l’arrivée et la mise à mort, et cette histoire-là tient en quelques heures. Or, le SS-Sammellager für Juden de Malines est le lieu concret où toutes les trajectoires des déportés juifs ont convergé, à Malines, à mi-chemin entre Bruxelles et Anvers, à deux pas de l’Archevêché.