Je me souviens de l’Amérique des années 1990. Pendant un an, Bill Clinton, le président, fut confronté à des accusateurs à propos de sa relation avec Monica Lewinsky. Les républicains cherchaient à régler leurs comptes, et le procureur spécial Kenneth Starr se montrait particulièrement agressif. Durant plusieurs mois, l’attention du public fut accaparée par ce mauvais vaudeville.
Or c’était politiquement absurde. Le président de la première puissance mondiale avait bien d’autres choses à faire que de se justifier d’une relation adultérine passagère. Mais rien n’y faisait : le public, abêti, négligeait les problèmes qui le concernaient pour se délecter de ce qui ne le regardait en aucune façon.
Ce qui concernait les Américains, c’était l’action du président en ce qu’elle pouvait affecter leur vie, leur travail, leur sécurité. Tout cela était oublié au profit d’un puritanisme moral consistant à regarder ce qui se passait dans la chambre à coucher (ou plutôt dans le Bureau ovale) et à dénoncer l’« immoralité » de Bill Clinton.
Pourtant, ce dernier fut un bon président (quand on le laissa travailler). Le lien établi par les thuriféraires de l’Ordre moral entre le comportement privé et l’exercice des vertus publiques (attendues d’un homme politique aussi éminent) est en vérité inexistant. Un excellent président comme Roosevelt fut un womanizer reconnu. Kennedy, président mythifié, était un dragueur compulsif. D’autres bons présidents furent sans doute des maris fidèles, et des présidents coureurs de jupons ne laissèrent pas de traces politiques dans l’Histoire.
Bref, il n’y a pas de lien. La presse française et belge a raison (si on excepte les tabloïds, qui se nourrissent par vocation des affaires de sexe) de ne pas se focaliser sur la vie privée des hommes et femmes politiques. Sur ce point, l’Angleterre et l’Amérique ont tout faux.
D’autant plus que des pères de famille très « comme il faut » -ces « gens honnêtes » dont parle Brassens- peuvent se montrer répressifs, égoïstes, odieux même avec leurs femmes ou enfants sans que cet étouffement bien-pensant des désirs et du simple bonheur d’exister n’attire l’attention des censeurs de l’Ordre moral. Mais le sexe en liberté, pensez-vous !
Or l’histoire vient de se répéter avec la liaison (que l’on ne dit plus « supposée ») entre François Hollande et l’actrice Julie Gayet. Lors de la conférence de presse du président, au début du mois de janvier, les journalistes étrangers, essentiellement anglo-saxons, se sont étonnés de la réserve des journalistes français face à la dérobade légitime de François Hollande. Rien ici qui puisse rappeler l’affaire Lewinsky (les ébats présidentiels ont eu lieu hors de l’Elysée, et la belle actrice, militante socialiste de qualité, est -disons- d’un tout autre calibre que la stagiaire de la Maison Blanche). Rien à voir non plus avec l’atmosphère éminemment sulfureuse de l’affaire DSK : accusations de relation forcée (il y a eu non-lieu) et participation de prostituées à des soirées « chaudes » (on attend le procès).
A quoi bon épiloguer sur cette affaire bien banale, qui ne change strictement rien à la situation peu enviable des Français, alors que, dans le même temps, le président annonce un tournant social-démocrate susceptible d’affecter (en bien, on l’espère) la vie de ses concitoyens ?
Il est néanmoins réconfortant d’observer que les Français, dans leur majorité, se refusent à moraliser à propos de ce qui se passe dans la chambre à coucher des amants. Ce qui ne les empêche pas, humains trop humains, de regarder par le trou de la serrure. La vie sexuelle des people intéresse beaucoup de gens. Elle n’a rien à voir avec la « grande politique » : c’est un divertissement, une façon de vivre un peu, dans l’imaginaire, la vie sinon inaccessible des maîtres de ce monde. Dans une France nostalgique de la monarchie, une telle focalisation se trouve encore accentuée. Mais elle n’a absolument pas sa place dans une conférence de presse présidentielle.
Alors oui, souhaitons que François Hollande montre la voie d’une gauche rénovée et que son « mariage » de raison avec Pierre Gattaz, chef du patronat français, permette à l’idéal d’égalité qu’incarne le socialisme d’éviter tout autant la démagogie impuissante des « indignés » style Mélenchon que la défaite face à un libéralisme sans âme. Que sa belle prise de risque donne tort à Jean-Louis Servan Schreiber, lequel pense que les riches ont déjà gagné.
Et si le président est désormais heureux dans sa vie privée, cela ne pourra pas faire de tort.
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