Les faits. La résolution du Conseil de l’Europe, adoptée le mardi 1er octobre 2013 à une large majorité (78 voix pour, 13 contre et 15 abstentions), présente « la circoncision de jeunes garçons pour des motifs religieux » comme une « violation de l’intégrité physique des enfants » au même titre que « les mutilations génitales féminines ».
Alors qu’Israël n’a pas tardé à condamner cette recommandation, les milieux religieux juifs et musulmans se sont indignés de cette tentative de réglementation de la pratique religieuse. Le CRIF appelle à signer une pétition contre l’interdiction, quand, de leur côté, les associations de défense du droit au corps se réjouissent. Si les avis divergent, on semble loin toutefois de la volonté de paisible dialogue interculturel et interreligieux, invoquée par l’initiatrice du texte, la sociale-démocrate allemande Marlene Rupprecht.
Alors que l’Etat d’Israël a condamné la résolution du Conseil de l’Europe n’y voyant qu’« une ignorance profonde, au pire de la diffamation et de la haine antireligieuse », le rabbin David Meyer y voit lui deux problématiques, bien éloignées de l’antisémitisme : « D’une part, le judaïsme n’a pas à craindre de se laisser interroger par l’éthique de son temps. Il possède les ressources pour le faire lui-même et aurait tort de vouloir esquiver le débat. D’autre part, cette interrogation sous-entend qu’on se laisse interroger par l’Europe, mais que l’Europe ne se laisse pas interroger par ses minorités, qui doivent se tenir à carreau ou s’en aller. Ce qui est bien plus grave selon moi que de couper un prépuce ! Cela montre que le judaïsme a déjà été expulsé d’Europe, dans la mesure où il n’y a eu ni concertation, ni désir de comprendre. Nous nous retrouvons devant un fait accompli ». Selon David Meyer, le judaïsme s’il peut s’interroger, ne peut, en revanche, s’adapter. « La lecture halakhique de la circoncision a déjà eu lieu il y a 2.000 ans avec le christianisme. Il n’existe pas de lecture symbolique juive de la circoncision qui ferait abstraction de son application pratique, sans retomber dans le christianisme ». Se référant à la recommandation du Conseil de l’Europe, il poursuit : « Les musulmans pourront toujours demander l’avis de l’enfant chez qui la circoncision se fait plus tard. Les Juifs n’auront pas cette possibilité. Nous sommes tellement peu nombreux en réalité, le judaïsme est si peu présent dans la culture populaire qu’il donne libre cours à tous les fantasmes et on se retrouve avec une théorisation dans ce qu’elle a de plus dangereux. Que l’Europe s’interroge ne m’inquiète pas, qu’elle légifère, oui. En ce qui me concerne, Je n’habiterai pas dans un pays où l’on ne peut pratiquer librement la circoncision ».
« Dire simplement que la circoncision est une mutilation génitale soulève souvent l’indignation ou au moins l’étonnement », observe Pierre de Maret, ancien recteur de l’ULB où il enseigne l’anthropologie depuis plus de 30 ans. « Que le simple constat d’une réalité, sauf à donner un sens particulier à “mutilation” et à “génitale”, provoque de telles réactions est interpellant », exprime-t-il. « Bien sûr, l’expression “mutilation génitale” n’est généralement employée que pour les femmes. Même si dans ce cas l’expression recouvre en fait des pratiques très différentes, leurs conséquences sont souvent infiniment plus graves, tant en matière de sexualité que de santé, sans parler dans certains cas d’une volonté d’asservissement. Anthropologiquement cependant, qu’elles touchent le sexe masculin ou féminin, les mutilations sexuelles ont la même origine et sont, du point de vue de l’intégrité physique et des pratiques rituelles, de même nature. Partie intégrante des rites de passage, elles visent, à la naissance ou à l’adolescence, à marquer dans la chair l’appartenance à un groupe social ou une religion, en enlevant ce qui est souvent considéré comme la part féminine de l’homme ou la part masculine de la femme. Les arguments de type médical ou hygiéniste sont, comme pour la prohibition de la viande de porc ou de l’inceste, des tentatives de rationalisation a posteriori de pratiques symboliques bien antérieures ». Pierre de Maret rappelle qu’à peu près un tiers de la population mâle dans le monde est actuellement circoncise, y compris la moitié de tous les hommes américains. « Si la pratique de la circoncision s’est ainsi répandue aux USA, c’est vraisemblablement parce que l’Angleterre victorienne y voyait un moyen d’empêcher la masturbation », explique-t-il. « Longtemps l’association des pédiatres américains a considéré que les désavantages de la circoncision l’emportaient sur les avantages, tout en constatant que le poids de la tradition contrecarrait l’abandon de cette pratique. Même si actuellement du point de vue médical apparaissent de nouveaux arguments en faveur de la circoncision, les passions que la question suscite sont extrêmement révélatrices des tensions actuelles entre liberté religieuse, santé publique, droits de l’enfant et droits des parents sur l’enfant. Il en résulte des manifestations où Juifs et musulmans se retrouvent au coude à coude, et ce n’est pas là le moindre paradoxe du débat ».
Farid El Asri, docteur en anthropologie (UCL) et professeur-assistant à Sciences-Po Rabat (UIR), refuse la comparaison entre les deux pratiques. « La réflexion fondamentale proposée par le Conseil de l’Europe sur une pratique religieuse et culturelle, exprimée depuis l’Antiquité et au travers du judaïsme et de l’islam (et de “croyants” en des pratiques médicales préventives et bénéfiques aux Etats-Unis et en Europe notamment), repose sur une mise en lien avec l’excision et c’est bien là où le bât blesse », estime-t-il. « Le débat entre consentement de l’enfant, liberté religieuse et réflexion sur la douleur, qui me semble intéressant et central, est ici interdit dès lors où l’on associe circoncision masculine et ablation du plaisir sexuel féminin des suites de l’excision clitoridienne. L’une est une pratique qui demande de la précaution médicale au moment de sa pratique, pour éviter la douleur justement et les infections, et l’autre est une simple abomination. Si la spécificité de la circoncision n’est pas dogmatiquement centrale en islam, elle reste une pratique généralisée et qui inclut dans les discours religieux et populaires contemporains les vertus médicales préventives. Dans un contexte philosophique où l’intervention sur le corps se mesure par le curatif, on peut comprendre que cette pratique laisse dubitatif. Dans ce débat désorientant, car d’entrée désorienté sur la circoncision, il ne faut pas exciser la nuance, la précision et la sériation sereine des problématiques pour aboutir à des interdictions par raccourcis ».
Nicolas Maubert a fondé il y a deux ans le mouvement citoyen « Droit au corps – Mouvement contre la circoncision infantile » (www.droitaucorps.com), l’antenne française du mouvement Intactivist américain qui défend la liberté individuelle du corps. « La culture du décalottage forcé étant de mise en France, j’ai été circoncis en raison d’un phimosis, alors qu’on atteste aujourd’hui qu’il s’agit d’une condition physiologique normale de l’enfant qui se résorbe naturellement », affirme-t-il, se disant satisfait de la recommandation du Conseil de l’Europe. « C’est une suite logique, même si elle arrive un peu tard », estime-t-il, rappelant l’Article 16.3 du Code civil français qui précise qu’on ne peut porter atteinte à l’intégrité du corps humain sans raison thérapeutique ou son consentement. « Je peux comprendre l’indignation des milieux religieux, même si ces pratiques ne trouvent aucune bonne raison à nos yeux. Le fait d’imposer à l’enfant l’ablation du prépuce n’est pas normal. On peut d’ailleurs être religieux et opposé à la circoncision. Plusieurs têtes pensantes du mouvement Intactivist aux Etats-Unis sont juives, et de plus en plus de parents en Israël refusent de faire circoncire leurs enfants. Le Conseil de l’Europe propose d’ouvrir le débat, sans faire d’amalgame entre la circoncision et l’excision comme certains l’ont prétendu. Dans un Etat de droit, l’abolition de la circoncision me parait à terme inévitable, mais la société n’est pas prête. Je pense d’ailleurs que légiférer aujourd’hui serait catastrophique, vu le contexte et la sensibilité de la question. Il faut passer d’abord par un changement des mentalités, avec plus d’informations sur le prépuce, les droits de l’enfant et les témoignages d’hommes victimes ».
Pour le président du CCOJB, Maurice Sosnowski, également anesthésiste à l’Hôpital Bordet (Bruxelles), « il est tout à fait scandaleux de mettre sur le même pied la circoncision rituelle et l’excision génitale. C’est même une faute, ressentie naturellement comme une attaque contre les communautés juives. L’enfant n’a pas le choix, c’est vrai et on ne peut nier l’atteinte à l’intégrité physique. Mais à la différence de l’excision, il a été prouvé médicalement que la circoncision, symbole cultuel de l’alliance du peuple juif avec son Dieu ou ses traditions, ne porte pas à conséquence, bien au contraire. La circoncision présente des avantages au niveau de l’hygiène et de la santé qui ont été démontrés, tant pour l’homme que la femme. Aucun déficit n’a été observé non plus au niveau de la jouissance sexuelle ». Maurice Sosnowski admet que l’on peut discuter la question de la douleur. « Dans le temps, on estimait que le système nerveux du bébé âgé d’une semaine n’était pas assez développé pour ressentir la douleur, c’est faux et les trois gouttes d’alcool qui lui sont données ne suffisent pas à l’analgésie », assure celui qui souligne en revanche qu’« aucune plainte n’a jamais été déposée pour séquelles psychologiques ». Il conclut : « Si la résolution du Conseil de l’Europe plaide pour une homogénéisation de la formation des mohelim en fonction des connaissances actuelles, j’y suis favorable. Elle permettrait d’ajouter de la rigueur à l’aspect traditionnel et mettrait toutes les chances de notre côté. Si cette résolution suggère par contre l’interdiction de la circoncision, elle outrepasse la liberté de culte. En attaquant la brith mila, on attaque la religion. Le CCOJB rejoint la position du Congrès juif européen qui fera tout pour la faire retirer ».