Dernière production du Théâtre royal de La Monnaie, La Clémence de Titus de Mozart dépeint un empereur romain vertueux. Paradoxalement, Titus a marqué les annales de l’histoire juive par son intransigeance et sa cruauté : il a non seulement maté la révolte juive mais il a également détruit le Temple de Jérusalem en 70.
Assurément Bruxelles est l’une des villes les plus sales et laides d’Europe. Cette ville autrefois si belle n’est plus que l’ombre d’elle même : hors Grand-Place, son centre s’est évaporé; ses rues ne cessent d’être soumis à de perpétuels travaux inutiles. Heureusement (mais pour combien de temps encore !) qu’il nous reste la culture. Bruxelles (et la Belgique de manière générale) n’a pas à rougir de ses institutions culturelles. Je songe évidemment aux productions de ces deux formidables maisons que sont les Bozar et la Monnaie. Si, contrairement à la légende, la musique ne protège en rien du racisme (les cas de Wagner et des nazis sont assez signifiants), elle possède cette vertu de nous éveiller au sens, sinon de nous amener au divin. C’est à ce propos que j’aimerais revenir sur mon dernier éblouissement, La Clémence de Titus montée tout récemment par Ivo van Hove au Théâtre royal de La Monnaie.
Avant d’entrer en musique, un brin d’histoire pour se rappeler que le héros (il n’y a pas d’autre mot) de cet opéra est Titus Flavius Caesar Vespasianus Augustus, l’une des figures noires de l’histoire juive. Si vous ne le saviez pas, il est interdit à tout juif de se prénommer Titus, au contraire de Jules César ou d’Alexandre, que la tradition tient, à tort ou à raison, comme des protecteurs du peuple juif.
La Clémence de Titus est un opera seria commandé à Mozart pour le couronnement de Léopold II au trône de Bohême. Il le composa en un temps record, à la fin de sa vie, sur un livret de Métastase (le plus célèbre librettiste du 18e siècle), parallèlement à la Flûte enchantée. Ultime opéra du compositeur, on y retrouve les thèmes qui lui sont chers, celui du pardon et de la réconciliation. La Clémence est en effet l’histoire d’une rédemption… Car rien ne prédestinait Titus à devenir le Prince vertueux que nous décrit l’histoire romaine.
D’abord cruel et débauché, il devint par la suite digne d’être appelé « Amor oc deliciae generis humani. » Cet empereur fut pourtant le cruel destructeur de Jérusalem. Est-ce simplement parce qu’à Rome on ne se souciait guère des Juifs ? Ce n’est pas impossible. On connaît l’aversion des Romains contre la princesse Bérénice, fille d’Agrippa Ier, roi de Judée. Par respect envers la volonté du peuple, il va renvoyer Bérénice « malgré lui et malgré elle » en Judée.
C’est le départ de l’opéra. Mais ce serait surtout parce qu’en vieillissant, le caractère de Titus s’adoucit considérablement. Du jour au lendemain ses défauts vont s’effacer devant « les plus rares vertus ». A croire Suétone, Titus renonce aux plaisirs. Il remplace ses nuits d’orgie par des repas officiels visant plus l’agrément des convives que l’étalage du luxe. Il choisit ses conseillers parmi les hommes les plus respectables de Rome, dont un certain (et imaginaire) Sextus qui le trahira par amour. La tradition romaine lui prête ce mot : « Diem perdidi » (« j’ai perdu ma journée »), prononcé lorsqu’il terminait une journée sans avoir apporté un bienfait particulier.Soit ! Sa rédemption ne l’empêcha pas d’inaugurer en grande pompe, en l’an 80, le plus grand site de jeux de l’Antiquité : l’amphithéâtre flavien ou Colisée, construit par des esclaves de Judée. Des milliers d’entre eux seront d’ailleurs sacrifiées pendant les jeux inauguraux, pour la plus grande joie du peuple de Rome.
La Clémence de Titus doit être considérée comme une réflexion sur le pouvoir, où triomphe un thème cher au coeur du compositeur : celui du pardon. Contre toute attente, en effet, l’ami Sextus est pardonné par Titus malgré sa tentative d’assassinat. La fin souvent tragique du drame classique est ici évitée en faveur d’un dénouement plus heureux exaltant la vertu. Cet opéra est resté longtemps dans l’ombre de ses véritables grands chefs-d’œuvre que sont ses drammi giocosi (drame « joyeux ») tel Don Giovanni ou encore ses singspiel, œuvre musicale pour le théâtre, mi-chantée, mi-parlée, telle Die Zauberflöte. Après les audaces des Noces de Figaro et de Don Giovanni, l’ouvre a paru conventionnelle et rétrograde.
Pour toutes ces raisons, La Clémence de Titus a été longtemps une sorte d’opéra maudit et le moins joué des opéras de maturité du compositeur. À tort, comme en témoigne la dernière production de la Monnaie. Le metteur en scène Ivo van Hove et ses éblouissants chanteurs ont rendu justice à cet opéra qui compte quelques morceaux de choix : l’air de Sextus « Parto, parto » avec accompagnement de clarinette, le rondo deVitellia au second acte « Non più di fiori » avec accompagnement de cor de basset, d’une grande virtuosité. Les chanteurs ont brillamment servi une œuvre à l’éternelle actualité où se mêlent amitié et vengeance, passion et politique, ressentiment et pardon.
Le ténor Kurt Streit doté d’un timbre superbe et d’un physique digne d’un président des Etats-Unis campe un Titus idéal. Par son utilisation de moyens modernes (la vidéo), Van Hove nous restitue un Clémence tout à la fois tourmentée et intimiste, enflammée et humaniste. Sa mise en scène est enthousiasmante pour nous amener aux tréfonds de l’âme humaine. La Monnaie a gagné une nouvelle fois
]]>