La crème glacée de Sa Majesté Bibi Ier

Alors qu’il peine à former une coalition, Benjamin Netanyahou affiche avec ostentation ses conceptions très monarchiques de l’exercice du pouvoir en mêlant vie privée et politique au mépris des règles les plus élémentaires de la démocratie.

Notre valeureux Premier ministre, Benjamin Netanyahou, et son épouse Sarah aiment les glaces, lui, à la pistache, elle à la vanille, à moins que cela ne soit l’inverse. Rien de mal à cela, direz-vous, c’est peut-être aussi votre cas. Certes, mais vous, vous n’êtes pas le Premier ministre d’Israël, et il y a fort à parier que vous payez vos cornets de votre poche. Car, voyez-vous, si vous étiez le Premier ministre d’Israël, c’est le contribuable qui les payerait pour vous, via un budget spécial prélevé sur l’enveloppe de sa Maison qui s’élève, vient-on de l’apprendre par la presse, à 10.000 shekels annuels. Et quel est le fournisseur attitré de Sa Majesté Bibi Ier ? Une échoppe sise à proximité de sa résidence, rue Balfour à Jérusalem, laquelle, il n’est pas inutile de le préciser, a été choisie en fonction exclusive de la qualité de ses produits, sans appel d’offre.

Cet amour touchant pour la friandise glacée est tellement irrésistible qu’il porte le couple royal à d’incroyables extrémités. Ainsi, le journaliste Shimon Schiffer rapporte dans Yedioth Aharonoth du 17 février un incident survenu lorsqu’il accompagnait Netanyahou dans l’un de ses voyages officiels à Washington, au tout début de ce deuxième mandat. Avec l’heure de retard qui lui est coutumière, le couple émerge de Blair House pour prendre le chemin de l’aéroport. Il s’engouffre dans la limousine, et le convoi part en trombe. Ce n’est pas rien, un convoi de cette nature aux Etats-Unis : des dizaines de véhicules, autant de motards qui les précèdent et les suivent, des centaines de gardes armés et, sécurité oblige, un parcours nettoyé de toute présence humaine. Or, tout ce monde mécanisé s’arrête d’un coup, devant un immeuble néo-gothique. Une poignée d’hommes armés en surgit, occupe manu militarile bâtiment, en expulse les centaines de visiteurs jusqu’au dernier, après quoi Bibi et Sarah, main dans la main, y pénètrent. Renseignements pris, l’immeuble abrite un centre commercial, qui abrite lui-même une boutique à glaces réputée. Et l’on assiste à ce spectacle ahurissant : dans le centre commercial vide, dans la boutique vide, le Premier ministre d’Israël et son épouse, assis sur des chaises en plastique, lèchent, entourés de gardes du corps, des glaces à la pistache-vanille.

Parvenus à ce point du récit, vous vous demandez peut-être quelle mouche m’a piqué alors que les négociations pour la formation d’un gouvernement patinent, la Syrie agonise et le Liban tremble sur ses bases, l’Egypte s’enfonce dans une crise politique dont on n’aperçoit pas la fin et l’Iran avance d’un pas sûr vers sa Bombe. N’ai-je vraiment rien d’autre à vous raconter que ces histoires idiotes de crème glacée ?

Pas si vite, chers lecteurs, ces histoires sont peut-être idiotes, mais elles ne manquent pas de pertinence. Elles sont révélatrices d’un état d’esprit et d’une culture politique. Et ce que cet état d’esprit et cette culture politique révèlent, c’est une conception monarchique du pouvoir, où prévalent la confusion entre domaines public et privé et le mépris des règles et des contraintes qu’impose sous tous les cieux l’ordre démocratique. Or, état d’esprit et culture politique ne sont pas sans incidence sur la politique nationale.

Deux premiers ministres pour le prix d’un

En veut-on une preuve ? Sarah n’aime pas Naftali Bennett, le chef de Habayit Yehoudi, avec lequel elle a eu maille à partir à l’époque où Bennett était le directeur de cabinet de son mari. Eh bien, le malheureux, un des grands vainqueurs de la campagne pourtant et candidat « naturel » à intégrer le futur gouvernement, a dû faire des excuses publiques à Madame avant d’être reçu par Monsieur dans le cadre des négociations de coalition. Il est de notoriété publique que celui-ci ne décide rien de sérieux sans celle-là, dans un tandem qui fleure bon la Tunisie de Ben Ali. Ceux qui ont voté pour Netanyahou, comme ceux qui n’ont pas voté pour lui d’ailleurs, ont ainsi deux premiers ministres pour le prix d’un. Que demande le peuple ?

Que ledit peuple commence à en avoir par-dessus la tête de Netanyahou, de sa femme et de leur cour byzantine, on en a eu la preuve lors des dernières élections. Comme je l’ai dit dans ces colonnes (Regards n°771), la courte victoire du Likoud-Beitenou est due davantage à la division et à la médiocrité de ses adversaires qu’aux mérites de son chef.

Et l’on se prend à rêver de ce qu’auraient pu être les résultats de ces élections si Ehoud Barak se fût trouvé à ce moment à la tête du « camp de la paix ». Un Ehoud Barak moins tortueux et davantage soucieux des intérêts supérieurs de la nation, comme de sa propre place dans l’Histoire.

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