Lors de la cérémonie du 40e anniversaire du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et le racisme) à l’Hôtel de ville de Bruxelles, le Président de cette association, Radouane Bouhlal, a dressé le constat selon lequel le mouvement anti-raciste est en crise en raison de ses divisions. Faisant preuve d’honnêteté intellectuelle, il ne s’est pas dérobé en admettant que certaines prises de position du MRAX, notamment en ce qui concerne son refus d’interdire les signes religieux dans les écoles et l’usage du terme «islamophobie», ne font pas l’unanimité dans le monde antiraciste, ni à l’intérieur même du MRAX.
Malheureusement, tout cela est bien vrai. Comme si le mouvement antiraciste en Europe avait perdu sa dimension universaliste ainsi que sa formidable capacité à réunir des individus d’origines différentes sur base de valeurs communes. Certains veulent ethniciser la lutte contre le racisme quand d’autres s’efforcent de le faire passer sous la coupe de la coercition religieuse. En outre, ce double processus s’embarque souvent dans un bolide fou qui se heurte violemment à la «question juive». Différents cas de figure apparaissent; certains nient ou minimisent l’antisémitisme alors qu’il est bien réel, d’autres passent leur temps à présenter les Juifs comme des racistes ou des nazis, et quand on ne s’en prend pas aux Juifs, ceux-ci deviennent l’étalon de référence obligatoire : pour exprimer leur indignation face aux caricatures de Mahomet, des tas de gens ont mis sur le même plan la négation de la Shoa et la désacralisation de Mahomet. Cette référence erronée aux Juifs témoigne d’une obsession juive qui hante les islamistes et d’autres extrémistes. Mettre sur le même plan les croyances religieuses et un fait tragique, l’extermination de millions d’êtres humains, relève de l’ignorance et d’une mauvaise foi teintée de haine. A cet égard, on ne peut qu’être surpris par la réaction de certains militants antiracistes reprenant l’argumentaire du «deux poids, deux mesures» élaboré par les islamistes. Dans ces moments-là, beaucoup de Juifs ne peuvent s’empêcher de faire le lien avec le constat dressé par Claude Lanzmann lorsqu’il évoque la lutte anticolonialiste et son identité juive dans le numéro des Temps Modernes consacré à Franz Fanon, psychiatre martiniquais, auteur d’un livre majeur de la littérature anticolonialiste, Les Damnés de la terre : Pour moi, c’était fini, je croyais qu’on pouvait vouloir en même temps l’indépendance de l’Algérie et l’existence de l’Etat d’Israël. Je m’étais trompé. Je continue pourtant à penser -ce numéro l’atteste- qu’on peut, qu’on doit, à la fois assumer le nom Juif et honorer la mémoire de Fanon.
Claude Lanzmann a raison. Nous continuerons à mener ce combat en dépit de ces obstacles. Tout comme nous ne tombons pas dans le panneau lorsque l’extrême droite ou des groupes réactionnaires se présentent comme les meilleurs amis des Juifs en stigmatisant les musulmans et les Arabes. La haine n’est pas notre moteur et notre histoire nous pousse à nous ranger du côté de la démocratie et de la justice. Tu te souviendras que tu as été esclave en Egypte, répètent les Juifs du monde entier le soir du Seder de Pessah. Notre détermination à lutter contre toutes les formes de racisme demeure intacte. Quant aux victimes du racisme tentées par l’antisémitisme, on ne peut que les inviter à suivre le conseil qu’un professeur donna à Franz Fanon : Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.