‘La danza de la realidad’ d’Alejandro Jodorowsky

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2013, le film autobiographique d’Alejandro Jodorowsky, tiré de son roman éponyme, offre un spectacle fantastique et obscène de sa vie. Une épopée poétique d’une grande dureté.

Né au Chili en 1929 dans la petite ville de Tocopilla, Alejandro Jodorowsky bénéficie d’une éducation dure et violente au sein d’une famille juive ukrainienne ayant fui les pogroms. Bien que les faits et personnages de son enfance soient réels, le réalisateur orne son autobiographie d’éléments imaginaires. Les premières images du film dévoilent un bel homme à l’âge avancé. Alejandro Jodorowsky déclame l’un de ses poèmes et pose ses mains sur les épaules de l’enfant qu’il était. Son « si vieillesse pouvait » ne rencontre bien sûr pas son « si jeunesse savait ». Et nous voilà embarqués à la fin des années 1930, au fin fond du Chili, dans une petite boutique de bas et corsetterie. Face à sa mère opulente, à la poitrine gigantesque, croyante, qui appelle son fils aux longs cheveux « papa » et qui ne s’exprime que lyriquement, se tient son père autoritaire, pétri de convictions staliniennes. C’est lui qui se charge de faire « un homme » de ce fils aux yeux tendres et gourmands. Sadique, il ne cesse de lui marteler : « Tu meurs et tu pourris » ! On défaille. A l’extérieur de cette cellule peu rassurante, le réconfort n’est pas davantage au rendez-vous : « Quand j’étais enfant, cette ville m’a refusé à cause de mon apparence physique : j’avais la peau blanche, le nez pointu -on m’appelait Pinocchio-, j’étais fils d’émigrants juifs russes au milieu d’un territoire acheté à la Bolivie et peuplé d’indigènes à la peau obscure. Donc j’étais un mutant pour les habitants. Je n’avais aucun ami et j’ai passé mon enfance enfermé dans la bibliothèque à lire tous les livres. Je montre dans le film comment les enfants se moquaient de mon sexe circoncis », précise Alejandro Jodorowsky. La Danza de la Realidad génère, scène après scène, une humanité sans vernis faite de sang, de violence, de convictions, de cirque, d’idéaux, de folklore, de mort, de dépit, de foi, d’excentricité, de générosité et de candeur. Des personnages fantastiques émergent ici, des caricatures surgissent là. On voit aussi un peuple assoiffé traverser le désert…

Depuis, l’enfant juif de Tocopilla est devenu un cinéaste-scénariste de bande dessinée notamment-poète-essayiste-romancier-praticien en tarot divinatoire et dramaturge prolixe et de renom. En dépit d’une vie trépidante, son parcours de réalisateur n’a pas toujours été facile et sa lutte contre l’industrie du cinéma constante.

La psychomagie

Pour le réalisateur, ce film fait office de bombe atomique mentale. Inventeur de la « psychomagie », Alejandro Jodorowsky nomme ainsi cette thérapie qui consiste à guérir en actes des problèmes psychologiques de l’enfance liés à la famille. En retournant à la source de son enfance, sur le lieu même où il a grandi, il se réinvente en reconstruisant sa réalité, mais en changeant le passé. « Tout est vrai ou presque. Mon père qui était communiste, et toujours habillé comme Staline, avait l’intention de tuer Ibáñez, président du Chili, mais il ne l’a jamais fait. Ma mère voulait être cantatrice, mais elle ne l’a jamais été. Dans le film, je réalise les rêves de mon père, ceux de ma mère, et le mien, en les réunissant à nouveau et en créant une famille. C’est un plaisir et un onguent pour soigner mes plaies », confie celui qui se sent comme un gladiateur plein de cicatrices. Ce tournage a constitué pour lui, et notamment trois de ses fils qui jouent dans son film, une forme de guérison familiale. Son fils, Brontis Jodorowsky, qui interprète excellemment le père de son père, verrait même la vie différemment suite à cette expérience.

Donc le prix de cette place de cinéma offre non seulement une entrée pour un monde spectaculaire -voisin pour certains aspects de l’univers d’Isabel Allende-, mais il participe aussi à la thérapie familiale des Jodorowsky, d’Alejandro plus précisément, qui, en filmant ses premières années dans la ville natale, a pris sa revanche sur le passé, ennoblissant son histoire personnelle en conte universel. Ames très sensibles s’abstenir. Ames un peu moins douillettes, bon voyage !

 

La danza de la realidad

Avec Brontis Jodorowsky, Pamela Flores,

Jeremias Herskovits – V.O. St. FR/NL – 2h10

Sortie le 20 novembre 2013

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