Bien qu’ils affirment ne pas appartenir à l’extrême droite, le Premier ministre hongrois et le leader du PiS en Pologne ne cessent de saper les fondements des valeurs démocratiques européennes. A l’instar des mouvements d’extrême droite, la Hongrie d’Orban et la Pologne de Kaczyński nourrissent une réelle fascination pour les valeurs et le modèle de gouvernement de Vladimir Poutine.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la démocratie peut saper ses propres principes fondateurs et accoucher d’un système où toutes les institutions démocratiques existent, mais où ses dirigeants en font une pratique autoritaire. « C’est de l’autoritarisme », précise Yves Sintome, professeur de sciences politiques à l’Université Paris-VIII. « Il ne s’agit pas de dictature, mais de systèmes où la façade est remaniée : les élections existent, mais la compétition électorale est restreinte ; les libertés fondamentales (d’expression, d’association, d’aller et venir, de la presse, etc.) sont amoindries par des lois liberticides ; la justice est moins indépendante… ».
Cette évolution déconcertante se cristallise tout particulièrement dans un pays membre de l’Union européenne : la Hongrie de Viktor Orban. Dans un discours prononcé en juillet 2014, le Premier ministre hongrois Viktor Orban avait appelé à « la construction d’un nouvel Etat anti-libéral sur des bases nationales » en se référant à la Russie, la Turquie et la Chine comme des exemples de pays ayant rejeté le modèle de la démocratie libérale. Aujourd’hui, le Premier ministre hongrois n’est plus le seul dirigeant européen à glisser progressivement vers la démocratie « illibérale ». Le Polonais Jarosław Kaczyński et son parti catholique conservateur (PiS), au pouvoir depuis l’automne 2015, s’efforcent d’affaiblir les institutions démocratiques existantes, de contrôler les médias publics, de domestiquer le pouvoir judiciaire, et de stigmatiser l’opposition en l’accusant de trahison nationale.
« La verticale du pouvoir »
Explicitement ou implicitement, ces deux dirigeants politiques se réfèrent au modèle de pouvoir forgé par le tout puissant président russe, Vladimir Poutine. « Même si pour des raisons nationalistes, Kaczyński se montre hostile à Poutine, il mène la Pologne dans une voie identique à la Russie », constate Jean-Paul Marthoz, journaliste et correspondant en Europe du Comité pour la protection des journalistes. « Que les gouvernements hongrois ou polonais soient pro ou anti-Poutine importe peu. Ils ne font qu’exercer le pouvoir de la même manière, c’est-à-dire en appliquant “la verticale du pouvoir”, l’expression forgée par Anna Politkovskaïa, cette journaliste russe et militante des droits de l’homme assassinée en 2006 ».
Une question se pose : ces deux dirigeants est-européens ont-ils basculé à l’extrême droite ? Cette question divise les observateurs, même s’ils sont encore nombreux à apporter une réponse négative et nuancée. « Orban et Kaczyński ne sont pas des hommes d’extrême droite. Et c’est bien le drame », déplore Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite qui vient de publier avec Nicolas Lebourg Les Droites extrêmes en Europe (éd. Seuil). « Orban est un ancien dissident libéral membre du Parti populaire européen (PPE), c’est-à-dire la famille démocrate chrétienne. Kaczyński est un conservateur catholique et non pas un disciple de l’ultra-nationaliste polonais Roman Dmowski. A la droite d’Orban et de Kaczyński, il existe des partis d’extrême droite. Les deux hommes pratiquent certes une politique radicale peu démocratique au regard de nos critères, mais de là à faire d’Orban l’héritier de l’Amiral Horty, il y a un pas que je ne franchirai pas ».
Le Fidesz de Viktor Orban et le PiS de Kaczyński sont des partis conservateurs flirtant constamment avec la frontière qui les sépare de l’extrême droite. S’ils ne recourent pas à la rhétorique d’ordre nouveau des mouvements d’extrême droite, ils font néanmoins le jeu de ces mouvements en surfant souvent sur certaines de leurs thématiques.
Bien qu’Orban et Kaczyński clament qu’ils n’ont rien à voir avec l’extrême droite, ils partagent toutefois avec ses différentes composantes la même fascination pour la Russie de Poutine. Au-delà du modèle de gouvernement, il y a surtout les valeurs prônées par Poutine. Pour les mouvements d’extrême droite, la Russie est paradoxalement devenue un laboratoire des valeurs. « La Russie incarne le contre-Occident », fait remarquer Jean-Yves Camus. « Ce pays a maintenu tout ce que l’Europe a lâché. Là où l’Europe serait tombée dans la décadence, le relativisme, les pièges du multiculturalisme, la dissolution des cellules naturelles et traditionnelles de la société, la Russie serait restée saine. Peu importe qu’elle soit orthodoxe, l’essentiel c’est qu’elle soit chrétienne et que les autorités religieuses y exercent une influence politique et sociale que nos églises européennes ont perdue ».
Une énigme demeure : le Président russe ne se contente pas de tisser des liens privilégiés avec un démocrate « illibéral » assumé comme Orban ; il n’hésite pas à se rapprocher ouvertement de partis d’extrême droite comme le Front national de Marine Le Pen. « Que des partis d’extrême droite fassent la cour à Poutine est une chose », admet Jean-Yves Camus. « Mais que Poutine utilise des mouvements d’extrême droite comme vecteurs de son Soft power est une autre chose qui m’étonne toujours. La Russie de Poutine dispose déjà d’alliés importants auprès des droites démocratiques européennes. On pourrait croire que cela ne lui suffit plus ». Il faut ajouter que le projet géopolitique de Poutine se fonde davantage sur la confrontation avec les pays occidentaux que sur la recherche de convergences et la bonne entente. « Dans ce contexte, l’instrumentalisation de mouvements européens d’extrême droite et de partis conservateurs populistes fait partie des armes que la Russie peut utiliser pour embarrasser les gouvernements occidentaux et saper les valeurs dont se réclame l’Union européenne », ajoute Jean-Paul Marthoz.
Le drame de ce phénomène inattendu réside surtout dans le rejet du modèle démocratique exprimé par nombre de citoyens européens. Et aux yeux de conservateurs catholiques autoritaires jusqu’à l’extrême droite, en passant par certaines chapelles de la gauche souverainiste et de l’extrême gauche nostalgique de l’URSS, le produit le plus séduisant et le plus accompli demeure la Russie de Poutine.
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