En dépit de la participation des autorités belges à la persécution et à la déportation des Juifs entre 1940 et 1944, il apparaît clairement que le refus des bourgmestres bruxellois de distribuer l’étoile juive et de prêter leur concours à l’arrestation des Juifs a eu un impact sur leur sort. C’est cette particularité qu’a notamment mise en exergue l’historien Lieven Saerens dans ses recherches.
Les Juifs de Bruxelles subissent-ils des violences antisémites avant que la déportation s’organise à partir du 4 août 1942 ?
LIEVEN SAERENS Bien qu’un pogrom soit commis contre les Juifs le 14 avril 1941 à Anvers, il n’y aura rien de ce genre à Bruxelles. Cela n’exclut pas des actes antisémites individuels et sporadiques, mais ils sont marginaux au regard de la situation anversoise. Ainsi, le 4 octobre 1940, des magasins juifs de la Place Bara à Anderlecht sont pris d’assaut par des miliciens rexistes, mais la police intervient et dresse un procès-verbal. Cette intervention de la police bruxelloise n’est pas un fait isolé, car elle ne craint pas les collaborateurs rexistes.
Comment s’organise la déportation des Juifs de Bruxelles ?
L.S. C’est la Sipo-SD (police SS) qui organise cette phase ultime de la politique antijuive, même si l’administration militaire allemande est aussi impliquée dans la Solution finale. Le 15 juillet 1942, l’envoyé spécial d’Himmler, Anton Burger, arrive à Bruxelles pour préparer la déportation « vers l’Est ». Il ordonne à l’Association des Juifs en Belgique (AJB), le ghetto légal juif, de convoquer les Juifs par écrit à la Caserne Dossin de Malines pour des « prestations de travail à l’Est ». L’AJB lance le 1er août 1942 un appel à obéir à l’ordre de prestation au travail donné par les Allemands. Mais à partir de ce moment, l’AJB devient synonyme de trahison juive. Les Juifs de Bruxelles deviennent vite méfiants face à ces convocations et cette procédure est un échec : sur les 12.000 convocations envoyées pour toute la Belgique, seuls 4.000 Juifs se présentent à Malines ! C’est à partir du 8e transport (10 septembre 1942) que les Allemands abandonnent le système des convocations. Mais déjà à partir de la mi-août 1942, la Sipo-SD et la Feldgendarmerie organisent régulièrement des arrestations à Bruxelles en parcourant les quartiers où rési-dent les Juifs. Et à l’automne 1942, la Sipo-SD forme des petits commandos qui font de même nuits et jours. Certains membres de ces commandos font preuve d’une brutalité inouïe. C’est le cas d’Otto Siegburg, un ancien des Einsatzgruppen de l’Est, qui frappe les Juifs et tue ceux qui cherchent à s’enfuir.
Les Allemands bénéficient-ils de la participation d’auxiliaires belges ?
L.S. Oui. Ils peuvent compter sur des SS flamands de l’Algeneme SS-Vlaanderen, ainsi que sur la Brigade Z à partir de 1943. Cette brigade est une unité de la police politique de Rex. Contrairement aux SS flamands chasseurs de Juifs, la plupart des membres de la Brigade Z rexiste n’ont pas de passé politique militant au sein de l’extrême droite. Ils ont plutôt le profil de délinquants et de criminels de droit commun. Mais en matière de persécutions anti-juives, les membres de la Brigade Z sont moins efficaces que leurs collègues de la SS flamande.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, les Allemands s’appuient aussi sur des Juifs pour traquer les Juifs à Bruxelles…
L.S. Oui. Le cas le plus connu est celui d’Icek Glogowski, dit le « Gros Jacques ». Cet ancien proxénète entre en scène en octobre 1942 suite à l’arrestation de sa femme et de ses enfants le 30 septembre 1942. Même si la promesse faite par les Allemands de les libérer en échange de sa collaboration est complètement illusoire (ils sont déportés le 12
octobre 1942), la délation de Juifs devient la marque de fabrique du Gros Jacques. Les Allemands ont fait le bon choix, car il s’était déjà illustré avant-guerre en dénonçant à la police des immigrés juifs illégaux. Très violent lors des arrestations de Juifs, le Gros Jacques s’est très vite imposé dans la conscience collective juive. Mais il n’est pas le seul à avoir dénoncé ses coreligionnaires à Bruxelles : on en compte des dizaines, le plus souvent des réfugiés juifs allemands arrivés en Belgique dans les années trente.
Quelle est l’attitude des bourgmestres de Bruxelles face à la persécution et à la déportation des Juifs ?
L.S. Comme Anvers et d’autres villes belges, les communes bruxelloises n’hésitent pas dès décembre 1940 à mettre en place le registre des Juifs. Les administrations communales bruxelloises recrutent même du personnel supplémentaire pour la confection de ce registre juif. Et la Conférence des bourgmestres de Bruxelles dresse même, par école, le nombre d’élèves juifs. Mais les rapports entre les autorités bruxelloises et l’occupant allemand s’enveniment et les conflits se multiplient, notamment en ce qui concerne l’exécution des ordonnances antijuives. Le refus de distribuer l’étoile jaune en juin 1942 est le premier signal clair du raidissement bruxellois, même si le renvoi des élèves juifs des écoles de Bruxelles en mars 1942 a particulièrement choqué les autorités et la population bruxelloises. Contrairement à ce qu’elles ont fait pour le registre juif, les autorités communales bruxelloises réagissent au quart de tour pour l’étoile jaune. Le 4 juin 1942, le bourgmestre d’Uccle, le catholique Jean Herinckx, rédige un projet de lettre motivant le refus de distribuer l’étoile jaune que la Conférence des bourgmestres approuve. C’est le bourgmestre catholique de Bruxelles-Ville, Jean Coelst, qui transmet le lendemain la lettre à l’Oberfeldkommandantur de Bruxelles.
Les bourgmestres de Bruxelles s’écartent-ils de la politique du « moindre mal » à travers ce refus ?
L.S. Oui. Bien qu’ils parlent encore de sollicitude envers les Juifs de nationalité belge, ils invo-quent cette fois-ci des considérations d’ordre moral, telles que la dignité humaine. Il est frappant de constater que la Conférence des bourgmestres de Bruxelles en tire succès, car normalement, seule l’argumentation juridique, et notamment la Convention de La Haye, a des chances d’ébranler les Allemands.
Comment expliquez-vous que Jules Coelst, bourgmestre de Bruxelles depuis juin 1941, devienne le symbole de cette résistance bruxelloise à la politique antijuive, alors qu’il ne dissimulait pas son antisémitisme et sa xénophobie avant-guerre ?
L.S. Jules Coelst incarne parfaitement ces catholiques conservateurs et antisémites d’avant-guerre. Il n’aime pas les Juifs. Mais sous l’Occupation, il prend fait et cause pour les Juifs pour des motifs patriotiques et anti-allemands. Ce qui montre bien que les périodes de guerre ne se prêtent pas aux contrastes en noir et blanc. Par ailleurs, en dépit de son ambiguïté, Coelst intervient plusieurs fois encore pour s’opposer aux persécutions antijuives, et notamment à la participation de la police bruxelloise aux arrestations de Juifs. Enfin, il faut rappeler que le refus bruxellois de distribuer l’étoile jaune influencera le bourgmestre socialiste de Liège, Joseph Bologne, qui adopte la même attitude. Ce ne sera pas du tout le cas d’Anvers, où son bourgmestre catholique et xénophobe, Léo Delwaide, collabore servilement en ordonnant la distribution de l’étoile sans aucune protestation.
Quelle est l’attitude de la police bruxelloise en ce qui concerne les arrestations de Juifs ?
L.S. Elle suit l’ordre écrit du président de la Conférence des bourgmestres (Jules Coelst) de ne pas exécuter les ordres d’arrestation que les Allemands leur donneraient. Cette lettre date du 28 juin 1942 et elle ne distingue pas les Juifs belges des Juifs étrangers. Les instructions claires de Coelst n’empêchent pas que des policiers prêtent individuellement main-forte aux Allemands. Mais il s’agit d’exceptions, car le refus est la règle.
Ce refus s’exprime-t-il aussi pour la rafle que les Allemands organisent le 3 septembre 1942 à Bruxelles ?
L.S. Oui. Le 3 septembre à 9h du matin, la Sipo-SD demande à la police bruxelloise de mettre pas moins de 100 à 150 hommes à sa disposition pour une rafle dans plusieurs communes de Bruxelles à forte concentration juive. Bien que la Sipo-SD souligne qu’il s’agit d’arrêter des Juifs étrangers, elle se voit opposer un refus net. Informé de l’entretien par son commissaire en chef, Jules Coelst transmet à la Sipo-SD une copie de sa lettre du 6 juillet adressée à l’Oberfeldkommandantur dans laquelle il s’oppose à la participation de sa police à l’arrestation de Juifs. Les autorités bruxelloises ne sont pas du tout sanctionnées par les Allemands qui laissent une certaine marge de manœuvre aux autorités belges pour ne pas exécuter certains ordres, sans qu’il en résulte de sanctions. Dans un rapport de l’administration militaire allemande daté de mars 1943, intitulé Die Belgische Polizei, on peut lire que Bruxelles est considérée comme un cas à part (« Sonderfall ») : « Les prestations et la fiabilité de la police laissent nettement à désirer ». A nouveau, la comparaison avec Anvers saute aux yeux : la police anversoise collabore activement à l’arrestation des Juifs et participe aux trois rafles de Juifs organisées en août et septembre 1942. Ni le bourgmestre Léo Delwaide, ni le Procureur du Roi d’Anvers, ni le commissaire en chef d’Anvers n’interviennent.
La différence entre Bruxelles et Anvers est donc flagrante…
L.S. Oui, et pour bien saisir le cas bruxellois, il convient à nouveau de le comparer avec Anvers : 37% des Juifs de Bruxelles sont déportés, alors qu’à Anvers, on parle de 68% ! Cette différence est importante. On a tendance à ne s’en tenir qu’à la comparaison des chiffres de déportation entre la France (25%), la Belgique (45%) et les Pays-Bas (75%), mais le pourcentage belge doit en réalité être nuancé, notamment en distinguant bien la situation bruxelloise de celle d’Anvers, plus proche du cas néerlandais.