La droite décomplexée

Le nouveau gouvernement de Benjamin Netanyahou confirme sa réputation de cabinet le plus à droite de l’histoire d’Israël. Fermement décidé à imposer sa vision étroite du monde à l’ensemble de la société, ce gouvernement a déjà entamé un combat idéologique contre l’éducation et la culture, deux institutions jugées trop à gauche selon ses ministres.

La tempête idéologique provoquée par Netanyahou en fin de campagne électorale, la victoire inattendue du Likoud lors du scrutin du 17 mars 2015 et la constitution d’un gouvernement disposant d’une majorité très courte, mais parfaitement homogène, ont suscité une surenchère nationaliste dont on voit aujourd’hui les premiers résultats. La fièvre électorale n’est pas retombée, pire elle semble l’aggraver. Faute de leaders modérés, et suite au départ de Benny Begin du gouvernement alors qu’il était le seul à conjuguer convictions nationalistes et principes libéraux, la plupart des ministres du gouvernement appartiennent à la version israélienne de ce que l’on appelle en France la « droite décomplexée ».

Miri Reguev du Likoud et Naftali Bennett du Foyer juif (HaBayit HaYehoudi) n’ont pas leur langue en poche et sont avides de prouver qu’ils entendent agir dans la foulée de leurs déclarations musclées. Netanyahou les a nommés aux ministères-clés pour affronter les deux derniers bastions de la gauche en Israël : l’Education et la Culture. Il ne s’agit pas d’actions ponctuelles indépendantes les unes des autres, mais bien d’une stratégie cohérente : le débat sur les négociations israélo-palestiniennes étant au point mort, le combat idéologique se poursuit dans les instances de légitimation que sont l’école, les salles de cinéma et de théâtre.

Verbe dru et populisme

On ne saurait exclure des stratégies politiques personnelles. Miri Reguev consolide son image de pasionaria, au verbe dru et sans nuance, populaire sinon populiste. C’est sans doute le secret de son succès. Alors même qu’elle fait partie de l’élite politique, après avoir été membre de l’élite militaire (chef de la censure, puis porte-parole de l’armée), ce sont toujours ses adversaires de gauche qui font partie des élites honnies. Elle refuse de parler la langue de bois et dénonce tout ce qui ne s’aligne pas sur sa vision du monde nationaliste méprisante envers les minorités qui ne comptent pas parmi ses électeurs : les Arabes israéliens, les travailleurs immigrés et les réfugiés. Elle prétend exprimer le bon sens, mais c’est de bout en bout un discours de la bonne conscience. Ceci n’enlève rien à son habileté et à son flair politique, et encore moins à son ardeur au travail. On ne pourra dire d’elle qu’elle se contente de n’avoir de ministre que le titre ; elle veut agir et elle agit déjà comme un bulldozer. Elle soulève les passions et dans ce schéma, on est pour elle ou contre elle. Pas de demi-mesure. Sa légitimité repose sur les 30 sièges du Likoud qu’elle brandit comme un blanc-seing démocratique au nom duquel elle prétend régenter les choses. C’est qu’elle a de la démocratie non une conception libérale et pluraliste, mais majoritaire.

La culture n’échappe pas à cette règle. Inconcevable pour elle que la culture puisse être une soupape pour tous les courants contra­dictoires, y compris minoritaires qui traversent le pays. Elle supprime à un théâtre de langue arabe la subvention dont il bénéficiait pour avoir monté un spectacle d’après le témoignage du meurtrier d’un soldat israélien purgeant sa peine. Elle menace ensuite le directeur du festival du cinéma de Jérusalem de couper les subventions s’il persiste à diffuser un film documentaire sur la famille d’Ygal Amir, l’assassin d’Yitzhak Rabin, que l’on entend au cours du documentaire, en conversation avec sa femme et son enfant. Mais cette pièce et ce film constituent-ils une exaltation du meurtre du soldat Moshe Tamam et du premier ministre Yitzhak Rabin? Il n’est pas impossible que ces deux œuvres humanisent les deux « héros » : ces assassins sont aussi des pères de famille, des époux. L’art n’a pas à être toujours consensuel, ce qui ne veut pas dire qu’il doive être toujours subversif. Mais est-ce subversif que de s’interroger sur la détention, sur ce qu’elle entraîne chez le détenu ? Certes, on n’est pas allé choisir des « héros » anodins. Mais le conflit l’est-il aussi ? Doit-on invoquer le devoir d’une démocratie de se défendre contre ses adversaires pour exercer une censure directe ou indirecte ? Est-ce que ce principe justifie les pressions et les mesures qui ont été prises ?

Critères extra-artistiques

Les deux décisions sont choquantes sur le fond et la forme. La ministre de la Culture n’a pas pris soin de voir la pièce et le film. En outre, elle intervient au nom du pouvoir politique pour mettre en cause la responsabilité confiée à des directeurs artistiques dont c’est le métier de choisir le répertoire d’une saison théâtrale ou d’un festival, sans respecter les procédures qui impliquent que le directeur du théâtre vienne défendre sa cause avant que la sanction ne soit mise à exécution. La ministre peut se targuer de sa neutralité : elle a frappé un coup à gauche, un coup à droite. Encore que les coups ne sont pas symétriques. La subvention a été ôtée pour le théâtre arabe alors que le festival a renoncé à projeter le film durant le festival et pourra donc bénéficier de l’aide accordée. Au-delà de ces deux affaires, c’est bien sûr l’idée de critères extra-artistiques qu’il faut redouter. Raanan Alexandrovitch a tourné un documentaire Le gouvernement de la loi pour montrer comment l’administration judiciaire a légalisé l’occupation de la Cisjordanie. Il a disposé pour son film d’un financement du Fond national pour le cinéma. Un projet analogue sera-t-il demain recalé ? Le Fond national sera-t-il pénalisé s’il accorde des fonds à un scénario de ce type ? Valse avec Bachir d’Ari Folman aurait-il pu être tourné ? Ne faut-il pas craindre l’autocensure après de telles affaires ? Et n’y aura-t-il guère d’autre choix que de s’adresser à des fonds étrangers ? Que l’on ne se fasse pas d’illusion, la prochaine cible de nos parlementaires zélés sera l’interdiction de pouvoir réclamer des subventions européennes ou américaines.

Israël a toujours été en mesure de mener sa politique tout en laissant à la société civile une liberté d’expression remarquable pour une démocratie en état de guerre. Cela est particulièrement vrai de la population arabe israélienne qui, discriminée de manière insidieuse, a toujours  disposé de la liberté de le dénoncer et de le clamer sous tous les toits. Cet équilibre-là, insatisfaisant à bien des égards, est-il en péril ? Qu’est-ce qui remplacera cette singularité israélienne ? Le maintien de l’occupation et l’errosion démocratique ? 

Ce que la gauche n’a pas le droit de dire Face à cette « guerre culturelle », la gauche parlementaire a choisi la prudence. Herzog s’est ému, comme Reguev, de la diffusion du film sur Yigal Amir et sa famille. Bref, il préfère jouer le rôle de la gauche responsable lorsqu’il sent que l’opinion approuve la mesure. La corporation artistique, quant à elle, est en émoi. Elle alerte, elle s’inquiète. C’est son rôle, c’est son devoir. Mais, de grâce, il lui incombe de choisir ses mots pour gagner la bataille de l’opinion. Lorsque le metteur en scène Oded Kotler dénonce le « troupeau de bœufs » qui vote Likoud, après déjà deux formules malheureuses, infâmes et insultantes du même acabit visant les électeurs du Likoud et Miri Reguev prononcées par d’autres artistes, le combat pour la liberté d’expression n’en sort pas grandi. Mieux encore, ces phrases assassines justifient la croisade qu’elle mène contre la création artistique et font remonter à la surface la tension séfarade-ashkénaze et le mépris des élites envers le peuple. Bien sûr, on s’est attaché à extraire cette phrase méprisante et à oublier tout le reste dans le discours de Kotler qui était d’une bien plus grande pertinence. Si l’emploi d’une métaphore animale pour désigner une personne sert d’illustration au combat pour la liberté d’expression, eh bien, c’est peu de dire que nous sommes mal engagés. Herzog a aussitôt condamné le propos, mais c’est peine perdue. La vérité de ce que pense la gauche est imputée à Kotler, et Herzog essaie sans succès de recoller les morceaux, même si les dégâts sont irréparables. Démocratie oblige, on a le droit de regretter les résultats du scrutin, on peut en vouloir aux électeurs, ou juger qu’ils devront assumer la responsabilité de leur vote, mais il y a des limites à respecter dans la condamnation morale et politique de ceux qui votent autrement que soi. Oded Kotler n’a sans doute pas la même obligation que celle qui incombe à Netanyahou lorsque celui-ci agitait l’épouvantail « des Arabes qui se ruent aux urnes », mais lorsqu’un metteur en scène s’exprime publiquement, il doit se rappeler qu’il ne parle pas en son nom seulement. Tout ce qu’il dit et la manière dont il le dit ne seront pas retenus contre lui, mais seront imputés à toute la gauche, y compris ladite phrase insupportable et injustifiable. La gauche ne pourra guère arriver au pouvoir si elle persiste à s’aliéner les couches populaires. C’est le non-dit depuis bien des années, sinon des décennies. Mais aussi le tabou sur lequel reposent les échecs successifs de la gauche. Les combats pour la liberté et l’égalité ne sont pas divisibles.  
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