En dépit des travaux d’historiens sur l’antisémitisme de Léopold III et des révélations accablantes de l’historienne Sylvie Lausberg sur l’attitude concrète de ce Roi à l’égard des Juifs de Belgique sous l’occupation entre 1940 et 1944, des historiens francophones diffusent encore la fable mythique d’un roi protégeant les Juifs de Belgique.
« Le Roi a, de fait, encore au début de la guerre, pu tenir des propos choquants en utilisant le mot « juiverie » auprès de son secrétaire. Par contre, durant la guerre, il écrit dans son carnet de guerre ainsi que dans des lettres adressées à Hitler son souci personnel concernant le sort des Juifs de Belgique », déclare dans les colonnes de l’Echo (3 octobre 2013) Vincent Dujardin, professeur d’histoire à l’Université catholique de Louvain (UCL) et un des auteurs ayant dirigé Léopold III (éd. André Versaille), un ouvrage collectif consacré au plus controversé des rois des Belges.
Non seulement, il faudrait croire cette fable d’un roi irréprochable et protecteur de tous ceux qui vivent en Belgique entre 1940 et 1944, mais il faudrait aussi ériger un mémorial à la gloire d’un Juste ayant voulu désespérément sauver les Juifs de la déportation vers les camps de la mort ! Bien qu’il s’en défende, la thèse défendue par Vincent Dujardin ne contribue qu’à enflammer les esprits.
« Vincent Dujardin peut dire que le Roi est intervenu pour sauver des Juifs. Goebbels a dit un jour que tout le monde a son bon Juif. Léopold III a sans doute eu ses bons Juifs », observe Herman Van Goethem, professeur d’histoire à l’Université d’Anvers, directeur de Kazern Dossin et spécialiste de l’action de Léopold III pendant la Seconde Guerre mondiale.
« Dans une entrevue avec le général von Falkenhausen en juillet 1942, Léopold III a abordé la question du sort des Juifs », précise Herman Van Goethem. « Mais il n’a jamais dénoncé la politique de persécution et de déportation des Juifs de manière principielle. Tout comme sa mère la Reine Elisabeth, il a accepté d’intégrer la politique antisémite dans une négociation générale sur la politique de collaboration. Léopold III et Elisabeth acceptent cette politique en essayant de l’adoucir. C’est bien ce qu’il ne faut pas faire car la marge de manœuvre de Léopold III est bien plus large que celle d’un simple roturier : il peut se permettre des interventions fortes et publiques, ce que ni lui ni Elisabeth ne font hélas à aucun moment ».
Les propos de Vincent Dujardin illustrent parfaitement l’idée selon laquelle l’histoire de Belgique doit encore être mythifiée. « Des historiens belges continuent de dire que Léopold III a été déporté en Allemagne et en Autriche ensuite en 1944 ! », déplore Sylvie Lausberg, historienne et auteure de Ces Juifs abandonnés par Léopold, un article publié dans l’édition belge de Marianne (14 septembre 2013) contenant des documents accablants sur l’action de Léopold III en ce qui concerne les Juifs. « Cette sémantique est mensongère. Seuls les Juifs, les Tziganes et les résistants ont été déportés. Mais surement pas le Roi ».
Il est grave de constater qu’on ne puisse toujours pas rappeler que le Roi et son entourage ont très mal apprécié la situation politique de l’époque sans qu’un historien « officiel » vole au secours de Léopold III en niant la réalité historique. C’est d’autant plus incompréhensible que des archives mettent clairement en perspective son attitude inacceptable lorsque des Juifs s’adressent à lui pour solliciter son aide. « Le Roi et son entourage ne remettent jamais en cause le caractère inconstitutionnel de la déportation des Juifs », rappelle Sylvie Lausberg. « Ils ne s’appuient jamais sur le fondement de leur légitimité : la Constitution. Au lieu de l’invoquer, ils ne font que la bafouer. C’est ce qui explique que Léopold III ne répond aux demandes de sauvetage de Juifs qu’en intégrant les principes antisémites de l’occupant. Dans les documents que j’ai consultés, on voit clairement que le Roi et son entourage ont adopté la logique de l’occupant car, in fine, Léopold III veut régner sur un pays sans partis politiques, sans syndicats, sans étrangers et sans Juifs ».
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