La fin de l’innocence

On se rappelle le terrorisme visant les chefs d’Etat ou les dirigeants en général, supposés responsables d’une injustice que l’assassin et le groupe qui le soutenait désiraient corriger. Le 20 décembre 1973, Carrero Blanco, Premier ministre de Franco, fut assassiné à Madrid. Le 6 octobre 1981, Anouar El Sadate, le président égyptien, fut tué par un islamiste. Le 4 novembre 1995, Yitzhak Rabin tomba sous les balles d’un Juif extrémiste.

On peut certes distinguer le premier des deux derniers de ces exemples. Franco était un tyran, il avait barré toutes les voies d’opposition pacifique, son Premier ministre fut tué par les défenseurs de la démocratie. A l’inverse, Sadate et Rabin, qui avaient courageusement lutté pour la paix au Proche-Orient, furent éliminés par des fanatiques. Mais que la cause nous plaise ou non, il s’agit de terrorisme : tenter de faire suffisamment peur pour qu’une politique incriminée soit abandonnée.

Dans de tels cas de figure, les citoyens ordinaires ne se sentent pas directement menacés. « Je ne fais pas de politique ». L’acte terroriste ne vise que les supposés responsables de l’injustice ressentie, tués sans autre forme de procès.

Le terroriste a donc tout intérêt à multiplier les cibles. Quand il s’attaque aux caricaturistes, aux policiers ou aux Juifs, il vise des groupes d’individus bien délimités, qu’il considère comme collectivement coupables. C’est bien entendu totalement aberrant, mais le citoyen ordinaire non juif, qui ne dessine pas et n’est pas membre des forces de l’ordre, n’a pas trop à se soucier de sa sécurité.

Il en va tout autrement quand le fanatique frappe indistinctement, par un acte qu’on a appelé random terrorism. Il ne s’agit certes pas tout à fait de hasard : le Bataclan avait été qualifié de repaire de « sionistes ». Mais on s’attaque quand même à tous ceux qui accomplissent les actes quotidiens de la vie, ceux qui se divertissent pacifiquement en regardant un match de foot, en assistant à un concert de rock, ou en bavardant à une terrasse.

Des innocents ? De notre point de vue, c’est évident : qu’avaient à voir ces pauvres gens, lâchement fauchés à l’arme de guerre, avec la Syrie ou, plus absurde encore, avec les conflits du Moyen-Age ? C’est selon cette logique que l’EI s’est réjoui de la mort de plus de 200 « croisés » russes au-dessus du désert du Sinaï.

De même, le Bataclan était un lieu de perdition (la musique est haram, chose impie), les gens attablés en terrasse buvaient sans doute de l’alcool, et le match de foot opposait les représentants d’Etats « croisés » (oserais-je ajouter que beaucoup de spectateurs ne savaient sans doute pas grand-chose des Croisades ?).

Ainsi le terroriste peut-il massacrer des innocents parce que cette innocence, justement, il a appris à la dénier en transformant a priori ses victimes en pervers et en croisés. Tous les génocidaires ont d’abord déshumanisé leurs victimes avant de les tuer en masse.

Quand plus personne n’est innocent, quand tous sont coupables, il n’y a plus de monde commun : le justicier fanatique règne et massacre au nom de ses fantasmes, qu’il impute à Dieu, bien incapable de s’en défendre. Péguy disait à peu près : « Votre amour proclamé de Dieu ne justifie pas la haine que vous portez à vos semblables ».

Dans L’homme révolté, Albert Camus évoque Nietzsche lorsque ce dernier écrit : « L’Humanité use d’une autre mesure et ne juge plus le crime comme tel, usât-il des plus effroyables moyens ». Et Camus de conclure : « Nietzsche est mort en 1900, au bord d’un siècle où cette prétention allait devenir mortelle… La responsabilité de Nietzsche est d’avoir, pour des raisons supérieures de méthode, légitimé, ne fût-ce qu’un instant, au midi de la pensée, ce droit au déshonneur dont Dostoïevski disait déjà qu’on est toujours sûr, l’offrant aux hommes, de les voir s’y ruer ».

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