La ‘fuite des cerveaux’, un phénomène de société

Source de fierté, l’attribution des derniers prix Nobel de chimie à deux chercheurs israéliens établis aux Etats-Unis a relancé le débat autour de la fuite des cerveaux. Un phénomène qui concerne le monde académique, mais aussi le secteur du high-tech.

L’attribution du prix Nobel de chimie 2013 a provoqué un sentiment de fierté nationale en Israël. Mais elle a aussi fait débat et relancé l’inquiétude devant le phénomène de « fuite des cerveaux » alimenté par l’augmentation des chercheurs israéliens qui partent exercer leurs talents dans des facultés américaines. Deux des trois récipiendaires du Nobel, Arieh Warshel, de l’Université de Californie du Sud, et Michael Levitt, de la faculté de médecine de l’Université de Stanford, ont en effet émigré d’Israël voilà des années pour s’établir aux Etats-Unis, où ils ont obtenu la nationalité américaine. Ce qui n’a pas empêché le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, de décrocher son téléphone pour les féliciter.

Au total, l’Etat hébreu, un pays de huit millions d’habitants, peut s’enorgueillir de pas moins de douze lauréats Nobel. Mais cette fois, le message de félicitation a suscité les sarcasmes auprès de nombreux éditorialistes. Car la « fuite des cerveaux » pose un problème à Israël. A en croire le dernier rapport du Centre Taub de Jérusalem, spécialisé dans la recherche en sciences sociales, le taux d’émigration des chercheurs israéliens est devenu le plus élevé des nations occidentales.

Selon les dernières statistiques disponibles (datant de 2008), pour 100 chercheurs qui restent en Israël, 29 partent travailler dans des universités américaines. Deuxième pays le plus touché par ce phénomène, le Canada aligne 11,5 chercheurs aux Etats-Unis voisins pour 100 qui restent dans le pays. « Tandis que cette part oscille entre 1,3 et 4,3% pour ce qui est de la France, l’Espagne, l’Allemagne ou le Royaume-Uni », selon les calculs de l’économiste Dan Ben-David, qui dirige le Centre Taub.

« Dans les domaines de l’économie, de la finance et du marketing, les écarts de salaires sont devenus tels que de plus en plus
d’Israéliens travaillant dans ces secteurs décident de ne pas rentrer dans leur pays », note l’étude israélienne. Daniel Hershkowitz, président de l’Université Bar-Ilan située près de Tel-Aviv, affirme que plus d’un tiers des chercheurs en sciences de l’informatique des meilleures universités américaines sont israéliens. « Je ne vois pas l’Etat hébreu pouvoir concurrencer les Etats-Unis dans ce domaine. Nous sommes ici sur une échelle radicalement différente », explique-t-il.

Si les lauréats du Nobel de chimie 2013 n’ont fait qu’effleurer dans leurs interviews les difficultés rencontrées en Israël, leurs épouses ont été plus bavardes. « Israël n’apporte pas grand-chose et c’est la raison pour laquelle les gens partent. Cela résulte de la mesquinerie et de l’étroitesse d’esprit d’un pays où les gens sont incapables de voir grand », a confié Rinat Levitt. Un seul exemple : le budget de l’enseignement supérieure en Israël a diminué de 25% entre 2004 et 2011 pour atteindre 1,7 milliard de dollars. Tandis que les salaires dans le secteur académique sont demeurés peu attractifs : autour de 25.000 dollars annuels, soit un niveau quatre fois moins élevé qu’outre-Atlantique.

Un plan national contre le « brain drain »

Jérusalem n’est pas resté les bras croisés pour freiner le phénomène du brain drain. En juin 2011, le ministère israélien de l’Education a en effet annoncé la mise en œuvre d’un vaste plan de bataille étalé sur cinq ans et représentant un effort de 500 millions de dollars. Le pays compte s’y prendre en ouvrant 30 centres « d’excellence » de recherche (baptisés « I-Core »). But de la manœuvre : « rapatrier quelque 300 chercheurs israéliens recrutés par les meilleures académies du monde », avait résumé Manuel Trajtenberg, l’économiste qui pilote le comité du budget du Conseil de l’enseignement supérieur.  A titre d’exemple, les trois premiers centres « I-Core » à avoir remporté l’appel d’offres plancheront sur « les bases moléculaires des maladies humaines », les « processus cognitifs » ou les « nouvelles approches » des sciences de l’informatique.

C’est début 2010, à l’issue d’une réunion de 200 universitaires israéliens de Yale et du MIT, que l’idée d’un programme national de lutte contre la fuite des cerveaux a vu le jour. Ces expatriés ont alors affirmé leur désir de rentrer dans leur pays d’origine tout en dénonçant le manque de postes correspondant à leurs qualifications. Mais pour l’Etat hébreu, ce brain drain ne concerne pas uniquement le monde académique. Il y a quelques années, Shraga Brosh, le patron de l’Association des industriels israéliens, avait fait sensation en avançant que pas moins de 25.000 cadres ou entrepreneurs israéliens du high-tech avaient quitté le pays pour travailler aux Etats-Unis entre 2001 et 2008. Un exode qui aurait coûté chaque année 1,9 milliard de dollars à l’économie locale.

Si certains voient dans ce phénomène la marque du succès du modèle de business israélien, d’autres s’interrogent aujourd’hui sur sa pérennité. « Le high-tech israélien présente des signes de crise de croissance », a ainsi averti Manuel Trajtenberg. « Cette industrie manque de recherche fondamentale et il nous faut initier des changements drastiques pour renverser la tendance ». •

Un sujet synonyme de polémique
Le phénomène de la « fuite des cerveaux israéliens » est-il un vieux serpent de mer ou reflète-t-il une nouvelle tendance ? Les avis sont partagés. Pour le quotidien économique israélien Globes, il convient avant tout de dédramatiser. Premier argument avancé, Israël attire aussi les cerveaux étrangers à commencer par Robert Aumann (d’origine allemande et américaine avant de s’établir en Israël) ou encore Avram Hershko (d’origine hongroise), devenus respectivement prix Nobel d’économie et prix Nobel de chimie. En outre, partir travailler à l’étranger fait souvent partie d’un plan de carrière pour les chercheurs qui se déterminent « en fonction des opportunités », fait valoir le scientifique en chef du ministère israélien de la Science et de la Technologie (MOST), Ehud Gazit, interrogé par le journal financier. Selon ce biochimiste, biophysicien et chercheur en nanotechnologies, « la véritable fuite des cerveaux, c’est lorsque des gens ne veulent plus vivre dans leur pays, or beaucoup de scientifiques israéliens ont réellement envie d’y retourner »

Les Israéliens de Berlin dans le collimateur

Les déclarations du ministre israélien des Finances, Yair Lapid, ont fait couler beaucoup d’encre début octobre en condamnant ces jeunes Israéliens qui font le choix d’émigrer à Berlin… Attaquant ces « déserteurs », le chef de file de la formation centriste Yesh Atid (« Il y a un futur ») s’exprimait sur sa page Facebook à l’occasion d’une visite officielle en Hongrie. « Je suis à Budapest. Je suis venu ici pour parler de l’antisémitisme devant le Parlement. Ils (les nazis et les Hongrois) ont essayé de tuer mon père ici même, juste parce que les Juifs n’avaient pas de pays à eux. Ils ont tué mon grand-père dans un camp de concentration. Ils ont tué mes oncles. Alors, pardonnez-moi si je suis un peu intolérant face à ceux qui tournent le dos à Israël en croyant que la vie à Berlin est plus facile ». Reste que la position de l’ex-journaliste vedette est loin de faire l’unanimité.

Certes le général israélien à la retraite et ancien conseiller à la sécurité nationale, Uzi Dayan, a partagé le « dégoût » de Yair Lapid vis-à-vis des émigrants israéliens. Mais de nombreuses voix se sont élevées pour défendre ce choix de vie dans un contexte où l’Etat hébreu offrirait moins de perspectives d’évolution pour les jeunes générations.

Pour autant, la situation migratoire du pays reste relativement équilibrée au cours de ces dernières années. Si près de 15.000 citoyens israéliens quittent chaque année leur terre natale, on compte en effet près de 10.000 « Israéliens de l’étranger » qui font le choix de revenir. Au total, Israël afficherait donc un taux d’émigration très faible et le solde migratoire négatif le plus bas que le pays ait connu depuis trente ans.

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