La « goutte de paix » de Latifa Ibn Ziaten

Son fils a été la première victime de Mohammed Merah, le tueur de Toulouse.  Aujourd’hui Latifa Ibn Ziaten emmène un groupe de jeunes des banlieues en Israël et en Palestine. Itinéraire d’une femme impressionnante.

Il n’est pas si rare que des Israéliens et des Palestiniens s’unissent pour pleurer ensemble des membres de leurs familles tombés dans le cruel et interminable conflit qui oppose les deux peuples et tenter sinon d’y mettre fin  du moins d’humaniser cet ennemi si proche.

En France (ou en Belgique), cela se produit beaucoup moins et le mérite de Latifa Ibn Ziaten en est encore plus grand. Pourtant rien ne prédestinait cette dame d’une cinqquantaine d’années, d’origine marocaine, installée en France depuis l’âge de 17 ans, à s’engager de la sorte.

Musulmane pratiquante, mariée, elle vivait tranquillement à Rouen où elle travaillait comme surveillante dans un musée et élevait ses cinq enfants, quatre garçons et une fille. Mais son destin a basculé le 11 mars 2012.

C’est ce triste jour là que son deuxième fils, Imad, sous-officier parachutiste est abattu par  Mohammed Merah,  première des sept victimes du tueur de Toulouse. Blessée comme seule peut l’être une mère qui a perdu un enfant, Latifa ne s’enferme pourtant pas dans sa peine.

Elle cherche à comprendre ce qui a poussé Merah dans sa sanglante dérive. Elle se rend dans le quartier de Toulouse où il vivait et découvre que, pour certains jeunes, le tueur est « un héros, un martyr de l’islam ». Il lui semble alors que son Imad « est  mort une seconde fois ».

Dans la foulée, elle crée l’association Imad-ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix  dont le but est d’aider les jeunes des « quartiers », de promouvoir  la laïcité comme le dialogue interreligieux, bref, d’une façon générale, le  « vivre ensemble ».

Un projet parrainé dès le début par le célèbre acteur Jamel Debbouze et qui va l’amener à se rendre durant trois ans dans des lycées, des collèges, des prisons pour mineurs, partout où elle peut rencontrer cette jeunesse au bord de la perdition.

Des adolescents, souvent d’origine arabo-musulmane mais pas seulement qui se sent abandonnée, rejetée, sans perspectives et peut devenir la proie des recruteurs islamistes ou djihadistes. Partout, dans son langage simple mais prenant, elle témoigne de son malheur.

Explique que  la religion est conciliable avec la République et combat  l’idéalisation de Merah : qu’est-il d’autre  qu’un tueur, qui a assassiné des enfants parce qu’ils étaient juifs ainsi que deux Maghrébins et un Antillais parce qu’ils étaient militaires ?

Avant de conclure par cette simple question : « C’est cela, l’islam ? » Une de ses fiertés, c’est d’avoir empêché trois jeunes de partir en Syrie. « Cela a pris trois mois. Avec mon avocate, je les ai appelé tous les jours pour leur dire de ne pas tomber dans le piège des terroristes ».

Latifa Ibn Ziaten s’est aussi rapprochée de la communauté juive : « C’est une souffrance immense de perdre un fils. Je la partage  avec Samuel Sandler*, et avec tous ceux qui vivent ce drame. Qu’on soit juif, musulman, la douleur est la même. Nous avons le même combat ».

« Bientôt l’enfer se remplira de gens comme toi »

Cette démarche et nombre d’autres est appréciée par les Juifs français au point que, début 2014, le CRIF- Pyrénées lui remet un prix en guise d’hommage pour son travail. Parmi les invités, Manuels Valls, alors ministre de l’Intérieur.

En janvier 2015, un hommage est rendu à la synagogue de la rue de la Victoire de Paris aux 17 victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo et de la prise d’otages de l’Hyper Casher. Devant le président François Hollande, elle fait partie de ceux qui  allument une bougie à leur mémoire.

Ce qui n’empêche pas Latifa Ibn Ziaten de garder sa liberté de pensée : pour elle,  « caricaturer le prophète n’est  pas intelligent ».  Mais : « C’est pas des dessins qui vont changer ma foi ».Et puis, ce n’était pas une raison pour le tueur : « Ils ne faisaient que leur travail ».

Côté musulman, les réactions sont plus mitigées. Pas au Conseil français du culte musulman : son président, Dalil Boubakeur pratique lui aussi le dialogue judéo-musulman. Par contre, du côté de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), on apprécie moins.

Certes, officiellement, l’UOIF  n’a rien contre les Juifs. Mais, cette organisation,  noyautée par les Frères musulmans et soupçonnée de dérives intégristes*** goûte peu le discours et les fréquentations de Latifa Ibn Ziaten. Sans parler des intégristes ou djihadistes de tout poil.

 En 2013, une islamiste de Montpellier l’a insultée et menacée durant plusieurs mois par mail et par SMS, si elle persistait à s’en prendre à Merah : « Crains Allah et reprends-toi avant que la mort te prenne. (…) Bientôt l’enfer se remplira de gens comme toi »  (Verdict : 6 mois de prison avec sursis).

Et ce rejet ne devrait pas s’arranger avec les nouveaux projets de l’association Imad-ibn-Ziaten. Car aujourd’hui même, 22 avril, Latifa Ibn Ziaten emmène avec 17 jeunes de banlieue parisienne, pour un voyage de 8 jours …en Israël et en Palestine :

« Nous n’y allons pas pour des raisons politiques, mais pour  rencontrer et respecter la culture l’Autre malgré sa différence, mais aussi pour connaître sa religion ».  explique-t-elle. « Ce voyage me permet de continuer mon combat contre la haine, et de renforcer, au-delà de nos religions différentes, la communauté des humains. »

« Même si c’est une goutte, c’est une goutte de paix » conclut-elle. Un message de tolérance et de laïcité qui déplait à beaucoup, y compris dans la communauté marocaine où l’on regrette ce voyage dans un pays où ces deux idées n’ont pas vraiment la cote.

De de quoi freiner Latifa Ibn Ziaten dans son combat pour la paix. Qui plus est, et même si cela n’apaise  pas ses souffrances, « à chaque bonne action que je fais, je vois mon fils grandir. Et ça, c’est important pour moi. Il n’est pas mort pour rien, Imad. »

Dans ce combat, elle a reçu un soutien aussi inattendu qu’important : On doit aider le combat de Latifa Ibn Ziaten, Cette femme si courageuse qui sensibilise les jeunes à la tolérance dans les écoles et les quartiers a tout mon respect. Signé : Abdelkader Merah, le frère aîné du tueur Mohammed Merah….

*http://association-imad.fr/

**Samuel Sandler  est le père et le grand-père de Jonathan, Gabriel et Arié Sandler, assassinés par Merah devant l’école Ozar Hatorah de Toulouse (19 mars 2012)

***Les Émirats arabes unis ont même inscrit l’UOIF sur leur liste noire des organisations terroristes

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