La grande mascarade des élections présidentielles

Dans la très démocratique République islamique d’Iran, chacun a le droit de vote. Mais seulement pour élire les candidats choisis par le régime. Lesquels n’ont au demeurant aucun pouvoir.

Comme dans toute démocratie, les huit candidats à la présidence de la République Islamique d’Iran de ce 14 juin peuvent s’exprimer à la télévision. Et confronter leurs idées dans pas moins de trois débats. Le 1er  a d’ailleurs eu lieu ce 31 mai.

L’élection elle-même sera elle aussi tout à fait démocratique : le président est élu au suffrage universel par tout Iranien âgé d’au moins 15 ans, femmes y compris, bien sûr.  Tout comme les 290 membres du Parlement, « l’Assemblée consultative islamique ».

De même pour les 86 membres du Sénat, « l’Assemblée des Experts » qui élit le Guide de la Révolution. Le pays est aussi doté d’un équivalent du Conseil constitutionnel français, le « Conseil des Gardiens » (12 membres nommés par le Guide et le Parlement)

Et, afin d’éviter tout arbitraire, l’Iran possède aussi un Conseil de discernement de 34 membres, chargé d’arbitrer les litiges entres toutes ces institutions. Il faut ajouter que depuis la révolution de 1979, toutes les élections ont toujours eu lieu en temps et en heure.

Comment dès lors, ne pas reconnaître que la démocratie règne en Iran ? En fait, c’est  tout à fait facile : il suffit de lire le préambule de la Constitution qui instaure le « velayat-e faqih », c’est-à-dire la primauté du religieux sur le politique.

Dit autrement, c’est le Guide de la Révolution -pour l’heure, l’ayatollah Ali Khamenei, nommé à vie- qui  contrôle tout. Il est le chef  de toutes les forces militaires, l’armée régulière comme le puissant corps des Gardiens de la Révolution (Pasdarans).

Il domine aussi bien  l’exécutif que le législatif ou le judiciaire dont les dirigeants ne peuvent être élus sans son aval. Concrètement, c’est le « Conseil des Gardiens » (nommé pour moitié par le Guide) qui accepte ou rejette les postulants au pouvoir.

Lequel exclut d’office les opposants au régime. Récuse les femmes. Et refuse les laïcs. Ne restent donc que les candidats religieux. A condition qu’ils aient toujours  été « loyaux envers la République islamique ».

D’où le rejet de la candidature d’Ali Akbar Rafsandjani, pourtant un des « pères de la révolution » et deux fois Président. Ou celle d’Esfandiar Mashaei, un candidat poussé par le Président sortant, M. Ahmadinejad, qui n’est plus en grâce auprès d’Ali Khamenei.

En définitive n’ont été agréés que 8 candidats : 5 ultra-conservateurs, 2 conservateurs modérés et un réformiste. Et, afin que les choses soient claires,  le Guide a désigné son favori, Saïd Jalili, un des cinq ultra-conservateurs.  

C’est donc lui qui sera élu. Sauf surprise. Car il est déjà arrivé que le peuple vote mal.  Comme en 1997 et 2001, lorsqu’il avait élu Mohammed Khatami qui avait des velléités réformatrices.

Pas de quoi bousculer  Ali Khamenei : tous les projets de lui de Khatami ont été rejetés par le Parlement ou le Conseil des Gardiens, les journaux qui le soutenaient fermés et ses proches arrêtés. Mais assez pour le perturber.

Mettre fin à la fiction démocratique

C’est pourquoi lors de la présidentielle de 2009, lorsque le pouvoir s’est aperçu qu’un autre réformateur, Mir Hossein Moussavi était en mesure de battre le président sortant, M. Ahmadinedjad, (alors en faveur), il a tranquillement truqué les résultats.

Ahmadinedjad a été « réélu » avec 62% des voix et son opposant mis en résidence surveillée. Le régime avait ensuite réprimé avec férocité le « mouvement vert », la puissante vague de protestations qui s’en suivit : arrestations, violences, tortures, assassinats…

D’où cette intention que l’on prête à Ali Khamenei de mettre fin à cette fiction électorale en supprimant une présidence devenue plus encombrante qu’utile. Ce qui aurait le mérite de la clarté : l’Iran est une théocratie religieuse soutenue par la force des armes.

Non de l’armée mais celles des « Gardiens de la Révolution », une organisation paramilitaire toute dévouée au Guide et qui en est venue à former un Etat dans l’Etat. Les Pasdarans se sont infiltrés à peu près partout :

Dans les institutions, comme dans les banques, le pétrole, le gaz, le commerce, légal ou illégal etc.Ils sont mieux équipés que les militaires et ce sont eux qui ont le contrôle opérationnel du programme nucléaire… et des missiles balistique.

Ce qui retient encore le Guide de jeter le masque, c’est qu’il cesserait alors d’être un arbitre, même partial. Il se retrouverait en 1ère ligne, responsable de toutes les  difficultés du pays. Mais combien de temps Ali Khamenei résistera-t-il  à cette tentation ?  

En tous cas, aussi longtemps qu’il n’a pas pris sa décision, la fiction de l’élection présidentielle peut se poursuivre. Et il est certes distrayant de regarder les candidats jouer leur rôlet. Ainsi, certains d’entre eux ont-ils protesté avec indignation  après le 1er débat télévisé.

Durant la 1ère partie, se sont-ils plaints, chaque candidat ne disposait que de 3 minutes pour présenter son programme.  Et les 7 autres, d’une minute et demie chacun pour lui répondre. Dans la seconde,  ils ne pouvaient répondre que par « oui » ou « non » aux questions  

Mais quoi ? La démocratie exige des élections ?  Le régime organise des élections. Elle réclame des débats ? Il y a des débats. Tout ce qu’on veut tant que le bon candidat est élu. Ainsi va l’Iran, 34 ans après s’être révolté contre la dictature du shah…

 

 

 

 

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