Les espaces de débats proposés par la télévision française se font plutôt rares. Alors, lorsqu’une émission offre enfin trois quarts d’heure à un invité pour répondre d’un fait politique ou d’un essai théorique, l’emballement est de mise.
C’est ce que permet Laurent Ruquier, chaque samedi soir sur France 2 avec « On n’est pas couché », grand-messe cathodique « peopolitique ». Aux côtés d’un présentateur rassurant la ménagère, on trouve un dispositif bien dans l’air du temps : un duo de chroniqueurs auquel on demande d’avoir un avis sur tout, tout le temps. Hier, Eric Zemmour et Eric Naulleau dézinguaient à tout va, aujourd’hui remplacés par Léa Salamé, intervieweuse lucide et professionnelle et le très décrié Aymeric Caron, fabriquant de polémiques sur le départ. Aymeric Caron justement… Ce dernier incarne la télévision dans ce qu’elle a de plus factice, de plus monstrueuse aussi : caricature de lui-même et d’une gauche dont il singe les traits, ses positionnements sont conçus, pensés pour exciter les invités et créer des séquences d’anthologie. Ce fut le cas début mai, avec la passe d’armes l’opposant à l’essayiste Caroline Fourest. Un débat marqué par une grande tension et des accusations de toutes parts. Mais surtout un choc : celui des deux familles de la gauche française. D’un côté, l’angélique, de l’autre, la réaliste. D’un côté Caron, pourfendeur de la réaction pâtissant de ses aveuglements théoriques, de l’autre Fourest et son républicanisme exigeant, ferme et vigilant, pointant du doigt les renoncements du camp progressiste. Nous ne referons pas ici le débat, mais nous pouvons néanmoins réfléchir à ses enseignements. En dépit de la victoire de François Hollande aux dernières présidentielles, la gauche française ne semble toujours pas capable de parler d’une voix, ni de s’accorder sur les mêmes constats. Face à la montée des extrémismes (islamistes et d’extrême droite), elle se retrouve démunie, car trop occupée à batailler en son sein, plutôt que contre ses ennemis naturels.
La passe d’armes entre Caron et Fourest illustre parfaitement cela : le morcellement de la gauche, le divorce entre ceux qui ressassent en boucle les idées du passé et ceux qui prennent à bras le corps les problèmes du présent. Un schisme sempiternel que l’on retrouve dans la polémique lancée par Emmanuel Todd. Dans un entretien à l’Obs, l’intellectuel exprimait récemment tout le mépris que lui inspire la « France de Charlie », celle qui était descendue dans les rues le 11 janvier dernier pour ne pas céder à la barbarie. Rien de moins qu’une « imposture » pour Todd… Etrange gauche désabusée qui, en renonçant à ses valeurs, se tire une balle dans le pied. Une gauche à laquelle le Premier ministre Manuel Valls a tenu à répondre fermement dans Le Monde : « Le plus inquiétant dans ses thèses, c’est qu’elles participent d’un cynisme ambiant, d’un renoncement en règle, d’un abandon en rase campagne de la part d’intellectuels qui ne croient plus en la France ».
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