Entre le 6 et le 24 octobre 1973, la guerre du Kippour remportée par Israël a mis fin aux certitudes et au mythe de l’invincibilité de Tsahal. Dans La guerre du Kippour n’aura pas lieu (André Versaille éd.), le journaliste israélien Marius Schattner et une historienne française installée en Israël, Frédérique Schillo, jettent un nouvel éclairage sur une guerre glorifiée par les Arabes et gagnée par Israël au prix de plus de 2.600 morts.
Comment expliquez-vous l’aveuglement quasi volontaire des responsables militaires israéliens face à l’imminence d’une attaque syro-égyptienne le 6 octobre 1973, en dépit de la quantité d’informations dont ils disposent ?
Marius Schattner : L’euphorie suscitée par le succès de la guerre des Six Jours apparaît comme le principal fondement de l’aveuglement israélien. La victoire de 1967 intervient après une période de grande angoisse : les Israéliens ont le sentiment d’être menacés existentiellement par les armées arabes et d’être abandonnés par le monde entier. Et six jours plus tard, la victoire est totale. Cette euphorie est d’autant plus irrationnelle que la guerre d’usure (1967-1970) le long du canal de Suez entre l’Egypte et Israël a révélé des failles importantes dans le dispositif stratégique israélien. Et l’euphorie s’est ensuite cristallisée autour d’une conception pseudo-scientifique selon laquelle les Arabes ne peuvent pas attaquer Israël. Toute information démentant cette conception est systématiquement rejetée par le chef des renseignements militaires, le général Elie Zeïra.
Le chef des renseignements militaires est-il le seul enfermé dans cette conception de l’improbabilité d’une attaque syro-égyptienne ?
M. Schattner : Non. Le sentiment de surpuissance suscité par la victoire éclaire de juin 1967 s’est emparé de tous les responsables de Tsahal. Le général Shmuel « Gorodish » Gonen, figure légendaire de la 7e brigade blindée, illustre parfaitement ce phénomène lorsqu’il déclare après la guerre des Six Jours : « Les soldats israéliens ont regardé la mort en face et elle a baissé les yeux ». Quelques années après la guerre du Kippour, Gonen avouera même qu’il savait qu’une guerre allait éclater, mais qu’il pensait que ce ne serait que le septième jour de la guerre des Six Jours ! Il ima-ginait aussi qu’il atteindrait avec ses blindés la route du Caire en 48 heures et qu’après cette guerre victorieuse, il serait nommé chef d’état-major de Tsahal. On ne peut mieux résumer l’arrogance et l’orgueil des généraux israéliens entre 1967 et 1973.
Les responsables politiques échappent-ils à cette euphorie ?
M. Schattner : Non plus, mais en ce qui les concerne, la question est de savoir si cette guerre aurait pu être évitée. Autrement dit, ne devaient-ils pas réagir autrement face aux propositions de paix formulées par le Président égyptien Sadate avant la guerre du Kippour ? Ces propositions prévoient soit un accord global avec retrait de tous les territoires conquis par Israël en 1967 en échange de la paix, soit un accord plus modeste de non-belligérance impliquant un retrait partiel d’Israël d’une trentaine de kilomètres de la zone du canal de Suez. Le gouvernement israélien a tout rejeté. Pour Golda Meïr, Premier ministre travailliste entre 1969 et 1974, ces plans de paix ne sont que des plans de propagande. Le gouvernement de Golda Meïr est convaincu qu’il ne faut pas lâcher la moindre concession aux Etats arabes. Moshé Dayan, ministre de la Défense du gouvernement Meïr, a très bien résumé l’état d’esprit des Israéliens : « Je préfère Sharm El Sheikh sans la paix, que la paix sans Sharm El Sheikh ». L’appétit est venu en mangeant et le gouvernement israélien a commencé à formuler des revendications territoriales dans le Sinaï.
Frédérique Schillo : Aurions-nous pu éviter cette guerre si Israël avait accepté ces propositions de paix de Sadate ? En posant cette question, on soulève de nombreuses hypothèses et cela fait beaucoup de « et si… ». On tombe alors dans l’uchronie (réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement du passé) et on s’éloigne de l’histoire et de la géopolitique. Une chose est toutefois certaine : les Israéliens disposent de moyens énormes pour évaluer la sincérité de Sadate et le sérieux de ses propositions de paix, notamment grâce à Ashraf Arwan qui n’est autre que le gendre de Nasser, le proche conseiller de Sadate et un agent recruté par les Israéliens ! Concernant Sadate, le doute subsiste : certains éléments font valoir sa bonne volonté et d’autres mettent en exergue son bellicisme et sa haine d’Israël et des Juifs. Malheureusement, et c’est bien le problème fondamental, les Israéliens n’ont jamais cherché à savoir si Sadate était sérieux.
Vous avez eu accès à des archives israéliennes déclassifiées depuis 2010. Que vous ont appris ces documents demeurés secrets pendant des dizaines d’années ?
M. Schattner : Ils confirment ce que nous savions déjà à travers les conclusions de la Commission Agranat sur les défaillances de la guerre du Kippour. Ces nouvelles archives nous permettent surtout de voir comment le gouvernement gère la guerre et elles nous apportent un éclairage sur l’état d’esprit des responsables politiques et militaires israéliens. On voit comment ils passent de l’euphorie au désespoir en l’espace de 48 heures. Lors du conseil des ministres restreint du 7 octobre, en pleine débâcle, Golda Meïr déclare : « Les Arabes ont senti l’odeur du sang, ils n’ont aucune raison de s’arrêter ». On peut même entendre des enregistrements dans lesquels Moshé Dayan dit au chef d’état-major David « Dado » Elazar qu’« Eretz Israël est en danger ». Si l’euphorie précédant la guerre est certainement exagérée, le désespoir qu’ils expriment lors des deux premiers jours du conflit est tout aussi injustifié. La situation est grave, mais elle n’est pas désespérée. Non seulement les armées égyptiennes et syriennes n’ont jamais atteint les lignes du 4 juin 1967, mais elles n’avaient jamais prévu de le faire. Le plan maximal égyptien est d’atteindre les cols de Mitla et de Gidi dans le Sinaï. Le plan minimal consiste à avancer de 10 km au-delà du canal de Suez ! Il n’est donc pas question de reprendre tout le Sinaï, encore moins d’attaquer le cœur d’Israël. Quant aux Syriens dans le nord, leurs armées ont réussi à percer les défenses israéliennes dans le sud du Golan. Elles auraient pu conquérir tout le plateau du Golan, mais aucun élément n’établit que les Syriens voulaient aller au-delà. L’état-major de Tsahal dispose de ces informations avant le déclenchement de la guerre du Kippour. Il sait donc que ce n’est pas la bataille existentielle d’Israël qui se joue.
Fr. Schillo : Ces archives nous révèlent aussi la vision israélienne de la diplomatie américaine. A travers les rapports de l’ambassadeur d’Israël à Washington et du secrétaire de Golda Meïr, et aussi grâce aux comptes-rendus de réunions que les Israéliens ont avec les Américains, on peut voir comment Henry Kissinger, secrétaire d’Etat, joue avec ses interlocuteurs : ce chef de la diplomatie américaine dit aux Israéliens ce qu’ils veulent entendre en rappelant sans cesse qu’il est leur ami. Les archives montrent bien l’intimité des relations que Kissinger noue avec les Israéliens. Pour ce spécialiste des relations internationales, la diplomatie du secret et les relations directes sont essentielles. Kissinger joue beaucoup sur l’amitié avec les Israéliens et sans le dire explicitement, il insiste souvent sur sa judéité pour gagner leur confiance. Son rôle est déterminant dans l’issue de la guerre : il est à l’origine de la décision de faire passer les forces nucléaires américaines en DEFCON III, c’est-à-dire l’ultime niveau d’alerte avant l’état de guerre. Cette décision prise à l’insu du Président Nixon, reclus dans ses appartements de la Maison-Blanche et ivre, a pour objet de faire pression sur l’URSS, principal soutien des Egyptiens. Kissinger veut avoir le dernier mot sur les Soviétiques et les enfoncer ensuite, ce qui lui permettra de se rapprocher des Egyptiens et d’assouvir son vieux rêve d’expulser les Soviétiques d’Egypte. Kissinger envisage cette guerre israélo-arabe à l’aune de la Guerre froide.
Quelles sont les conséquences diplomatiques de la guerre du Kippour ?
Fr. Schillo : Israël est désormais assuré de l’aide américaine. Mais l’ami américain fait ressentir aux Israéliens le prix de cette alliance. Les Israéliens ont aussi compris que la solution « ni guerre, ni paix » avec l’Egypte ne peut plus les préserver d’une nouvelle menace. C’est ce qui va pousser un homme intransigeant comme Menahem Begin à négocier la paix avec l’Egypte en 1978. En contraignant les Israéliens à faire des compromis qu’ils n’acceptaient pas par le passé, en se rapprochant des Egyptiens, en montrant de manière plus générale au monde arabe que c’est du côté de Washington et non de Moscou que viendra la solution, Henry Kissinger a remporté une grande victoire.
Et quelles sont les conséquences politiques de cette guerre en Israël ?
M. Schattner : Cette guerre finalement remportée par Israël marque le début du déclin du Parti travailliste. En 1977, la droite nationaliste remporte les élections. C’est aussi après la guerre du Kippour que le nationalisme religieux et le mouvement colon prennent leur essor en Israël. Le modèle pionnier et socialiste commence à s’effondrer et l’individualisme s’installe peu à peu dans des milieux laïques. La guerre du Kippour apparaît donc comme un accélérateur de tendances nouvelles, positives ou négatives. Tout a changé et rien n’a changé ! C’est-à-dire que des leçons ont été tirées dans les services de renseignement et au sein de l’armée. En revanche, politiquement, nous sommes toujours attachés au statu quo. C’est en cela que rien n’a changé. Nous estimons être tranquilles; nous maintenons donc le statu quo en ajoutant çà et là une colonie de plus.
Marius Schattner est journaliste et vit en Israël depuis 1968. Après avoir débuté à Libération, il a rejoint l’Agence France-Presse (AFP) dont il fut correspondant à Jérusalem. Spécialiste de la vie politique israélienne, il a décrit avec précision l’histoire et le cheminement de la droite israélienne dans un livre éponyme aux éditions Complexe. En 2008, il a analysé dans Israël, l’autre conflit (André Versaille éd.) l’opposition frontale entre laïques et religieux.
Frédérique Schillo est historienne, spécialiste d’Israël. Sa thèse de doctorat, soutenue à Sciences Po (Paris), sur La Politique française à l’égard d’Israël, 1946-1959, publiée en 2012 (André Versaille éd.) a obtenu en 2009 le prix Jean-Baptiste Duroselle couronnant la meilleure thèse de Relations internationales. Frédérique Schillo est aujourd’hui chercheuse associée au Centre de recherche français à Jérusalem (CFRJ).
]]>