Avec les derniers affrontements à Gaza entre Tsahal et le Hamas, la forme du conflit israélo-palestinien a changé. En dépit de l’efficacité du système israélien anti-missiles « Dôme de fer », le Hamas semble tenir tête à Israël et s’impose comme un acteur incontournable.
Commençons par une réserve élémentaire : un bilan de l’opération « Pilier de défense » ne saurait être, à ce stade, que provisoire. Au Moyen-Orient, les événements présentent une dynamique telle, que ce qui se présente aujourd’hui comme une nouvelle donne est susceptible demain d’être renversé, de même que ce qui semble maintenant marginal peut finalement occuper la première place. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas se plier à la logique simpliste et superficielle qui consiste à désigner un gagnant ou un perdant. Depuis qu’Israël ne fait plus la guerre à des armées régulières, mais à des organisations paramilitaires, la forme du conflit a changé. En dépit des attentes compréhensibles des opinions publiques respectives qui veulent entendre à satiété que leur camp est vainqueur, gardons-nous d’émettre des jugements tranchés. Ils ne sont que propagande et intoxication psychologique. Comme le soulignait Clausewitz, une hégémonie militaire ne vaut rien si elle ne débouche pas sur un accord politique qui scelle le nouveau rapport de forces. Il y a bien cependant quelques facteurs nouveaux apparus lors de cette opération qui méritent notre attention.
Dôme de fer
Le premier changement relève de la doctrine militaire israélienne. Alors que celle-ci a reposé de tout temps sur une stratégie offensive consistant à porter le combat du côté de l’ennemi, voilà qu’on y a introduit pour la première fois une dimension défensive sous la forme de ce système anti-missiles appelé « Dôme de fer ». Parallèlement à l’attaque et à la contre-attaque, on se défend. Cette nouvelle posture a été plus décisive qu’on le pense, elle a permis à Israël de réduire les ambitions du Hamas. Celui-ci souhaitait réitérer l’offensive tous azimuts du Hezbollah en 2006 en arrosant Israël de missiles en tout genre et de portées diverses. Il a échoué, car le « Dôme de fer » a réussi à intercepter la plupart des roquettes larguées en territoire israélien. Pour une fois, la technologie militaire la plus perfectionnée n’a pas servi à améliorer la capacité de tuer, mais à épargner des vies humaines. N’eut-elle pas fonctionné avec la même efficacité, les pertes israéliennes auraient été bien plus lourdes. L’opinion publique ne l’aurait pas supporté et le gouvernement aurait été tenu de riposter plus massivement encore. De telle sorte qu’un grand nombre de Palestiniens doivent également leur vie, sans qu’ils s’en doutent, aux performances de ce nouveau système de défense.
En 2009, on se posait la question suivante : Israël persistera-t-il la prochaine fois à ignorer les protestations et les reproches qui lui furent adressés ou bien se révélera-t-il plus respectueux des conventions internationales ? Le gouvernement avait alors qualifié le rapport Goldstone de tous les noms : ce n’était rien là qu’un brûlot antisioniste et antisémite et son auteur, le juge Goldstone, était devenu l’ennemi public. Tsahal, proclamait-on à tue-tête, était « l’armée la plus morale au monde ». Trois ans plus tard, sans tambour ni trompette, l’état-major a corrigé le tir. L’armée s’est gardée de viser sur tout ce qui bouge, de frapper sans discernement, d’utiliser des armes au phosphore interdites, de faire de la casse à des fins de dissuasion et de punition. Le nombre des pertes palestiniennes est limité (146 tués) et il semblerait surtout que parmi celles-ci, le nombre de victimes civiles soit faible. On notera cependant que 19 enfants ont péri, 19 de trop.
Les retombées de cette retenue militaire ont été immédiates dans le monde. On n’a pas vu de manifestations monstres semblables à celles qui avaient embrasé alors les trottoirs de Bruxelles et le pavé de Paris. Si on reconnaît à Israël le droit de se défendre, cette reconnaissance n’équivaut pas non plus à un chèque en blanc pour tout ce qui a trait à la conduite de la guerre. Si celle-ci est menée de manière raisonnable, la critique demeure mesurée.
Un autre élément retient l’attention : la Syrie est plongée depuis plus d’un an dans un bain de sang, et la réaction des instances internationales est lente sinon absente. Israël se déclare prêt à mener une opération d’envergure pour mettre un terme à l’agression répétée du Hamas et voilà que le monde entier frappe à notre porte pour demander à nous voir. Laurent Fabius, Hillary Clinton et enfin Ban Ki-Moon, le secrétaire général de l’ONU. Il ne s’agit pas pour moi de clamer « deux poids, deux mesures ». Plut à Dieu que l’ONU se démène tambour battant chaque fois qu’un conflit éclate dans le monde. Cela signifie sans aucun doute que les grands de ce monde ont cru qu’Israël était prêt à transformer la menace virtuelle en opération concrète. Un mystère demeure : la décision de Netanyahou-Barak-Lieberman de ne pas déclencher l’offensive terrestre est-elle une résolution sui generis ou bien la soumission à un ultimatum extérieur ? A défaut d’avoir proposé le cessez-le-feu, la Troïka a feint d’en être l’organisatrice.
Hamas incontournable
Et le Hamas dans toute cette affaire ? Il est toujours là, plus que jamais. Mis au ban de la scène internationale, tant à cause de son idéologie que du fait des conditions dans lesquelles il a évincé l’Autorité palestinienne de la Bande de Gaza, le Hamas a gagné par le cessez-le-feu bien plus que le prestige que lui avait conféré l’émir du Qatar en se rendant à Gaza il y a quelques semaines. Le Hamas semble être devenu un acteur incontournable. Sur la scène intérieure palestinienne, il a gagné des points et si
aujourd’hui des élections devaient se tenir, il remporterait probablement la majorité des voix et des sièges. Le mouvement national palestinien est divisé sur le plan stratégique. Le Fatah prône la négociation et, à défaut, l’offensive diplomatique. Le résultat est nul pour la négociation, et c’est fin novembre que l’on devait voir les résultats de l’offensive diplomatique à l’ONU. Le Hamas poursuit, de son côté, une stratégie de tension et d’usure. Son objectif est non de vaincre l’ennemi, mais de lui tenir tête, et c’est bien ce qui s’est passé. Il a même réussi à atteindre Rishon Le-Tzion, Tel-Aviv et les environs de Jérusalem.
La frustration est grande en Israël. On rêve encore d’une victoire semblable à la guerre des Six-jours. Les Israéliens ont du mal à assumer le fait qu’une organisation est capable d’établir une dissuasion réciproque avec un Etat qui est une puissance régionale. Que faire ? Car les choses n’ont jamais été aussi claires et amères. Ni la droite ni la gauche (et le centre) ne sont en mesure d’aller jusqu’au bout de leurs promesses. La première voudrait écraser le Hamas : elle y va, puis s’arrête in extremis. Les seconds veulent mettre fin à l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Ils y vont, discutent, négocient, puis s’arrêtent à deux doigts de l’accord, et finissent par reculer eux aussi. Allez expliquer ensuite que les deux familles politiques qui s’opposent incarnent deux conceptions diamétralement différentes des intérêts d’Israël, mais qu’au bout du compte, ils se retrouvent au même endroit ! L’écart est grand sur le papier, mais dans les faits, ils sont paralysés et la population israélienne avec. De quoi grossir les rangs des sceptiques déjà forts nombreux qui passent de l’abstention au rejet de la politique, puisque les uns et les autres ne font pas ce qu’ils disent et ne disent pas ce qu’ils font.
Entre l’idéologie et la Raison d’état
Les manœuvres diplomatiques ont ainsi très vite concurrencéet surpassé les manœuvres militaires. La surprise majeure a été incontestablement l’attitude du président égyptien Morsi. On ne saurait mieux illustrer par cet exemple la relégation de l’idéologie au profit de l’intérêt national. Morsi reste toujours le leader des Frères musulmans et celui-ci demeure tout aussi hostile au sionisme et à l’Etat d’Israël. Lorsqu’il s’est rendu à Gaza, il aurait pu tout aussi bien souffler sur les braises. On redoutait même qu’il ne rompe les relations avec Israël, ce qui eut été impensable sous le règne de Moubarak. Certes, à aucun moment, il n’a consenti à rencontrer un émissaire israélien, pas plus qu’il ne s’est entretenu directement par téléphone avec Netanyahou. Cette absence de communication directe est conforme à l’idéologie. Mais c’est tout ce que Morsi était disposé à lui concéder. La raison d’Etat lui a dicté impérativement le devoir de rétablir le cessez-le-feu afin que l’Egypte augmente son prestige régional et apparaisse aux yeux des Occidentaux comme un acteur capable de tirer parti de sa proximité avec le Hamas pour l’influencer. Cette relégation de l’idéologie vaut tout autant pour le gouvernement israélien, et notamment Netanyahou et Lieberman. A l’issue de l’opération « Plomb durci », reprochant à Olmert et Livni de n’être pas allés jusqu’au bout, les deux hommes s’étaient solennellement engagés à écraser le Hamas. La revendication figurait même dans la déclaration générale du gouvernement signée en 2009. Or, voilà qu’ils s’en sont abstenus, au grand dam de leurs électeurs et d’un grand nombre d’habitants de la zone sud qui rêvaient d’en finir une bonne fois pour toutes avec le Hamas. Cet écart entre l’idéologie fondamentale et la pratique politique vaut aussi pour le Hamas qui a bénéficié pour la première fois d’une légitimité internationale à la faveur de cette opération. Ce sera probablement le défi à venir pour le Hamas. S’il entend préserver cet acquis, il devra se débarrasser de sa posture révolutionnaire, rompre son alliance avec l’Iran et rejoindre le camp sunnite dirigé par l’Egypte. Il lui faudra commencer à raisonner politiquement. Cela ne fera pas du Hamas un parti sioniste, mais un acteur potentiel.
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