« Avoir » du sens moral suppose deux éléments essentiels. Il faut d’une part adhérer fortement à des valeurs. D’autre part, il est évidemment nécessaire que nous soyons prêts à les défendre, même (et surtout) dans les circonstances où une telle attitude pourrait devenir difficile pour nous. Quelles sont ces situations ? Il y a tout d’abord la simple question de l’intérêt personnel : il se peut que ce que je défends déplaise à quelqu’un dont je dépends, ou dont j’attends quelque chose. Mettrai-je alors mon drapeau dans ma poche ? Déchirement et conscience malheureuse garantis. C’est le tout-venant de nos petites ou grandes démissions. Qui peut proclamer sans rougir qu’il ne s’est pas abstenu un jour, pour éviter de déplaire ou par peur des risques, de faire ce que lui commandaient ses principes ?
Mais il existe un autre cas de figure : la situation dans laquelle nous cessons de défendre nos valeurs parce que c’est l’un des nôtres qui les viole. Nous lui trouvons mille excuses que jamais nous n’accorderions à l’adversaire dans des circonstances pourtant semblables. Pis : il s’agit de bien plus que d’une simple question intellectuelle. Nous sommes alors capables de ne même plus voir -ou alors bien rapidement et abstraitement, comme pour nous en débarrasser- les victimes de la violation de nos principes par les nôtres.
Jusqu’ici, j’ai mentionné deux raisons nous incitant à ne pas appliquer des principes auxquels nous adhérons pourtant : l’égoïsme ou la lâcheté d’une part, le communautarisme d’autre part; la peur de déplaire aux puissants ou de risquer sa vie – et l’infinie complaisance dont nous pouvons témoigner pour les nôtres, qui sont pourtant, comme tout un chacun, des êtres humains faillibles.
Le premier cas de figure ne s’avoue pas : on ne se vante pas de son égoïsme ou de sa lâcheté. Le deuxième ne s’avoue que trop : mille raisons seront trouvées pour transformer la culpabilité des nôtres en innocence, et vice versa pour l’adversaire.
Qui a commencé ? La plupart du temps, il n’y a pas de réponse claire à cette question -sauf chez les enfants- parce qu’elle nous oblige à remonter dans le temps et à faire travailler des mémoires souvent partiales et manipulées.
La guerre de Gaza s’est temporairement conclue par un cessez-le-feu. Trois semaines d’hystérie. Le gouvernement israélien vertement critiqué, mais aussi -dans des manifestations auxquelles participaient les belles âmes masochistes progressistes juives- les Israéliens comme tels, et bien sûr les Juifs. Une complaisance insupportable à l’égard du Hamas, du Hezbollah, de l’Iran, alors qu’à propos du Darfour il serait utopique d’espérer rassembler le centième de ces participants. Tout cela est bien connu – un air horrible de déjà-vu.
Et pour continuer dans le même sens : les tirs de roquettes sur le Sud (bientôt le centre ?) d’Israël; la population de Gaza devenue le bouclier humain des terroristes du Hamas; la bombe et le négationnisme iraniens.
Et pourtant, le sens moral nous fait défaut quand, par référence à ce contexte global, nous tentons de minimiser le nombre de victimes palestiniennes et l’intensité de leurs souffrances. Quand nous oublions de dire que le gouvernement israélien savait qu’il allait nécessairement occasionner d’immenses « dommages collatéraux » dans la population civile.
La paix se perd d’abord dans les têtes. On ne peut pas vouloir la faire avec un peuple dont on banalise les violences subies.
L’« autre » fait bien pis en tirant de façon indiscriminée sur les civils et en envoyant ses martyrs se faire exploser dans la population israélienne, puis en s’en réjouissant bruyamment ? C’est indéniable, et insupportable. Mais qui ne voit qu’à s’engager dans la spirale infinie des vengeances et des excuses s’appuyant sur la monstruosité de l’autre, Israël renforce les extrémismes ? Les forces de paix sont bien silencieuses et malheureuses aujourd’hui. Et pourtant, ce qui nous reste de sens moral nous dit : il faut donner une chance à la paix. Le Hamas, l’Iran, les islamistes en sont infiniment éloignés. Mais Israël ne devrait pas -pour quelque raison que ce soit- oublier qu’en face, dans l’enfer de Gaza, ce sont aussi des femmes et des enfants réels qui meurent. L’universalisme des droits de l’homme, auquel le judaïsme a tant contribué, est à ce prix. Tout communautarisme dégrade le sens moral, parce qu’il nous donne mille justifications de ne plus voir la souffrance que nous infligeons à l’Autre. Les temps sont durs pour les moralistes.