La Jordanie, un voisin très inquiet

Pays fragile et en proie aux turbulences que connait le monde arabe depuis deux ans, la Jordanie semble maintenir sa stabilité, en dépit de la contestation des Palestiniens et de la montée en puissance des Frères musulmans.

Comme tous les ans, je viens de passer une semaine à Amman dans le cadre d’un programme européen commun à l’Université de Tel-Aviv, à l’Université palestinienne Al-Quds et au Collège royal des sciences de Jordanie. A Jérusalem comme à Amman, c’est toujours une expérience humaine émouvante.

L’historien israélien, juif et sioniste, et qui se présente comme tel, est reçu en ami à Jérusalem-Est et à Amman, avec une gentillesse empressée qui fait justice du mythe du fossé de haine supposément infranchissable qui séparerait les peuples dans notre malheureuse région.

C’est aussi l’occasion de prendre le pouls de sociétés culturellement complexes, où l’emprise de l’islam visiblement progresse -l’immense majorité des filles est voilée-, mais où l’atmosphère reste plutôt libérale, étudiants des deux sexes se mêlant sur les bancs des salles de classe et se montrant ouverts à un discours académique très libre, y compris sur le plan de la religion et de ses rapports à la politique. Evidemment, il serait pour le moins imprudent de prendre un séminaire de master pour le reflet fidèle de toute une société, mais l’université n’est pas non plus déconnectée des réalités sociales et culturelles de cette société.

« Le roi fait ce qu’il peut »

Autour d’un café, j’ai demandé à mes étudiants ce qu’ils pensaient de la situation politique de leur pays. Difficile, m’ont-ils dit en substance, le Roi fait ce qu’il peut, mais la classe politique est corrompue. Et le Printemps arabe, ai-je voulu savoir ? Ah ! Le Printemps arabe, ce n’est pas du tout clair où il va aboutir; pour l’instant, ce n’est pas terrible, n’est-ce pas…

Un état des lieux rapide rend compte de la lassitude de mes interlocuteurs. L’économie jordanienne, déjà en mauvais état du fait de problèmes structurels graves -dépendance énergétique absolue de sources d’approvisionnement étrangères, insuffisance alimentaire chronique, système de subventions massives aux produits de première nécessité, écarts sociaux énormes-, chancèle sous le poids des deux vagues de réfugiés qui ont déferlé sur le royaume : un demi-million d’Irakiens et presque autant de Syriens. Pour une population de quelque 6 millions d’âmes, c’est beaucoup.

D’autant que la société d’accueil est rien moins qu’homogène. Seul pays arabe à avoir accordé aux réfugiés palestiniens le statut de citoyens à part entière, la Jordanie s’est trouvée après la guerre des Six-Jours de juin 1967 amputée de la Cisjordanie -à laquelle le roi Hussein a formellement renoncé en 1988-, mais tout de même avec une majorité de Palestiniens. Une sorte de division du travail s’est installée entre les tribus bédouines, la base traditionnelle de la monarchie qui s’est arrogé le pouvoir politique et militaire, et les Palestiniens, depuis toujours hostiles au régime hachémite, qui gèrent l’essentiel de l’économie. Arrangement malaisé, qui laisse tout le monde insatisfait. Les Palestiniens ressentent leur exclusion des affaires de l’Etat, les Bédouins se plaignent de voir leur part du gâteau se réduire du fait de la libéralisation relative de l’économie dont seuls profitent les entrepreneurs palestiniens.

C’est ainsi que, dès avant la vague révolutionnaire qui a balayé le monde arabe, le noyau dur de la vieille élite cisjordanienne s’est mis à faire entendre des critiques de plus en plus acerbes à l’égard du trône, accusé de lâcher ses alliés naturels. Cependant que les Palestiniens, enhardis par le Printemps arabe et mobilisés par les Frères musulmans locaux, ont entamé une série de manifestations de masse dans le but de forcer le régime à entreprendre des réformes politiques d’envergure.

Le mouvement marque le pas. On manifeste toujours tous les vendredis à Amman, mais les foules ne sont plus au rendez-vous. Les chefs des tribus, les « dinosaures », comme les a appelés le roi Abdallah dans un moment de colère, n’ont pas de véritable alternative. Et les Palestiniens sont échaudés par la piètre performance des Frères là où ils sont parvenus au pouvoir, comme, surtout, par le bain de sang dans lequel se noie la Syrie voisine. En effet, comparée aux pays frères qui ont goûté les fruits amers de la révolution, la Jordanie paraît un roc de stabilité. Tout le monde comprend que la monarchie hachémite, régime par ailleurs plutôt bénin, tient ensemble les morceaux disparates de la société.

Pour combien de temps ? Apparemment, pour longtemps. L’expérience prouve que, en pays arabes, les monarchies tiennent mieux le coup que les dictatures. C’est que, à tout prendre, elles paraissent plus légitimes aux yeux de leurs sujets. La légitimité, la grande affaire des régimes politiques.

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