La Knesset veut faire la lumière sur l’affaire des enfants « disparus » yéménites

Le public israélien souhaite « déclassifier » certains documents de l’enquête autour d’une vaste affaire de disparition d’enfants yéménites dans les années 50, qui auraient été adoptés sans le consentement de leurs parents. 

Israël va-t-il enfin connaître la vérité autour de l’affaire des enfants « volés » yéménites ?  La commission sur la Constitution, la loi et la justice du Parlement israélien s’est en tout cas réunie, ce mardi 21 juin 2016, pour débattre de cette vaste affaire de disparition de plusieurs centaines -voire de milliers- d’enfants yéménites pour la plupart, dans des hôpitaux israéliens à partir de 1948.

Pendant les discussions, cinq parlementaires, Yoav Ben-Tzur (du parti Shaas), Yoseph Yonah (Union Sioniste), Nava Boker (Likoud), Rachel Azaria (Koulanou) et Nurit Koren (Likoud) ont partagé leur histoire familiale, relatant la disparition ou l’enlèvement présumé d’un de leurs proches dans la configuration évoquée, et le traumatisme généré par cette séparation de plus d’un demi-siècle. La commission a également examiné une demande du public israélien réclamant que les documents de l’enquête autour de l’enlèvement présupposé d’enfants yéménites par des fonctionnaires d’Etat soient déclassifiés.

Au cours des dernières décennies, le gouvernement a nommé trois commissions d’enquête afin de faire la lumière sur cette affaire survenue au lendemain de l’Opération « Tapis Volant », à savoir l’exfiltration de 50.000 Juifs yéménites organisée dans la foulée de l’Indépendance de l’Etat hébreu. Toutes ont conclu que la majorité des enfants disparus étaient décédés à l’hôpital et avaient été  enterrés sans l’implication de leur famille.

Mais la dernière commission à avoir mené l’enquête a classifié certains témoignages dans les archives d’Etat jusqu’en 2071 ! Cette décision a provoqué l’ire de l’organisation « Achim Vekayamim », laquelle comprend des douzaines de familles yéménites dont les membres ont été prétendument enlevés (ou les parents de ceux qui auraient été enlevés). L’association a annoncé le mois dernier son intention de saisir la Cour suprême pour avoir accès aux fichiers classifiés.

A telle enseigne que le ministre sans portefeuille, Tzachi Hanegbi (Likoud), lui-même d’origine yéménite, a été chargé à la mi-juin par le Premier ministre, Benjamin Netanyahou, de lui soumettre ses recommandations à ce sujet. La disparition mystérieuse de bébés appartenant à des immigrants yéménites dans l’Etat nouvellement créé entre 1948 et 1954 a fait couler beaucoup d’encre en Israël.

Pas de preuve « irréfutable »

Des familles issues des communautés yéménites et nord-africaines ont affirmé que les pouvoirs publics avaient systématiquement kidnappé leurs enfants dans les hôpitaux israéliens, pour les faire adopter par des familles ashkénazes. Les parents auraient été informés que leurs enfants étaient morts à l’hôpital. Cependant, certains enfants ont recherché plus tard leurs familles biologiques et des tests génétiques se sont avérés concluants.

La journaliste Yael Tzadok, qui a commencé à enquêter sur l’affaire en 1994, a soutenu que l’Etat avait dissimulé « cette affaire d’enlèvement depuis près de soixante ans ». Pour sa part, le reporter Ehoud Ein-Gil -qui a couvert la même affaire avec Ygal Mashiach pour le journal Haaretz, a récemment écrit que les investigations menées par le quotidien israélien il y a vingt ans, « n’avaient pas débouché sur des preuves irréfutables d’un kidnapping organisé d’enfants dans le but de les faire adopter ». A l’en croire, la réalité se situe en effet dans une zone grise… Ehoud Ein-Gil évoque notamment « l’attitude raciste des pouvoirs publics, ayant débouché – de manière criminelle sur des actes de négligence à l’encontre de bébés, qui ont été séparés de leurs parents et hospitalisés sans que leur identification ait été menée convenablement. De sorte qu’à leur guérison, les autorités ne sachant pas vers qui se tourner, les ont fait adopter au lieu de rechercher leurs parents ».

De la même manière, de nombreux enfants décédés (ndlr : notamment en raison des épidémies de polio) ont été enterrés sans qu’un effort ne soit fait pour informer leurs parents de leur mort ou du lieu de leur inhumation. « L’existence d’une négligence raciste et criminelle et le fait que des centaines de bébés aient disparu ont été écartés de manière expéditive, et mis sur le compte du chaos régnant dans l’Etat nouvellement créé, qui a dû gérer une immigration massive, plein de bonnes intentions, mais sans les moyens nécessaires », rappelle Ehoud Ein-Gil. Avant de conclure : « Il va sans dire qu’aujourd’hui, l’opinion publique obligerait l’ensemble des forces de police à se mobiliser si un bébé venait à disparaître ».

]]>