On a souvent tendance à envisager les droits de l’homme du point de vue de la seule légitimité. On pose alors la question de savoir si la communauté internationale, et en particulier Israël, menacé d’être « rayé de la carte », ont le droit d’intervenir pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Ou on se demande s’il était justifié d’intervenir en Libye à partir du moment où les habitants de Benghazi étaient menacés d’un massacre atroce.
Dès que l’on envisage la légitimité d’une action, il faut évidemment utiliser un critère. On s’accorde à considérer que ce point de référence est constitué par les droits de l’homme, et que la responsabilité de la communauté internationale se trouve engagée en cas de violation massive de ces derniers. Mais cette affirmation pose également un problème de justice : c’est le fameux : « deux poids, deux mesures ». A égalité d’abomination (si l’on ose dire), pourquoi agir à un endroit et ne pas le faire ailleurs ? Pourquoi intervenir en Bosnie, en Somalie, en Irak, en Libye, et rester passif au Cambodge, au Rwanda, en Syrie, en Iran, au Tibet, en Tchétchénie ?
Deux explications sont en général fournies pour rendre compte de cette réaction à géométrie variable. La première consiste à soutenir que, les Etats devant satisfaire leurs intérêts économiques et géopolitiques, ils n’interviendront que quand cela les arrangera. Cette première explication est d’ordinaire utilisée par les adversaires du droit d’intervention. On a beaucoup dit que l’intervention en Libye était motivée « par le pétrole ». C’est à la fois vrai et faux. Tout ceux que faisait saliver la manne pétrolière libyenne s’accommodaient très bien de Kadhafi. A partir du moment où son pouvoir a vacillé, les mêmes ont soutenu le changement de régime. Les Etats prennent leurs intérêts en considération : quoi de plus normal ? Ce que nous devons demander, dans une perspective réaliste, c’est que ce jeu d’intérêts mène à un meilleur respect des droits de l’homme (le pétrole, mais sans Kadhafi).
La deuxième explication consiste à soutenir que si les Etats refusent d’intervenir, ce n’est pas toujours par intérêt particulier, mais plutôt par prudence, par sens des responsabilités : il ne sert à rien de tenter de corriger un mal en l’aggravant, et vouloir faire régner la morale sur la planète en la faisant exploser ne constitue évidemment pas une solution raisonnable.
Les situations syrienne et iranienne reflètent une telle complexité. Dans les deux cas, la responsabilité de la communauté internationale est engagée. Il apparaît difficile d’accepter la nucléarisation militaire d’un régime qui, non seulement,
n’a pas hésité à écraser dans le sang la révolte de son propre peuple contre des élections truquées, mais qui menace aussi d’annihilation un Etat membre de l’ONU. Il est également extrêmement choquant que la communauté internationale ait si longtemps laissé sévir Bachar el Assad. L’horreur d’Alep n’a rien à « envier » aux massacres qui auraient eu lieu à Benghazi s’il n’y avait pas eu d’intervention. Mais la situation est extrêmement complexe, l’opposition est divisée, Al-Qaida présente sur le terrain, et toute intervention militaire pourrait engendrer des effets pervers. Dans cette mesure, l’impuissance de la communauté internationale relèverait plutôt du « principe de précaution ». Une telle prudence est-elle exagérée ? La question se pose.
Quand Nicolas Sarkozy et Bernard-Henri Lévy comparent cet été la Syrie et la Libye, ils ne tiennent pas compte de cette complexité de la problématique. Ce faisant, ils fournissent des arguments aux adversaires du droit d’intervention.
Si nous admettons, mais en conservant notre sens critique, les arguments de l’intérêt géopolitique et de la prudence, à quelles conditions peut-on faire en sorte que les droits de l’homme soient mieux respectés dans le monde ? On ne peut intervenir militairement partout et à tout moment. En termes « kantiens », on dira que notre impératif catégorique doit être le suivant : « Agis toujours de façon à ce que tes intérêts et ton sens justifié de la prudence ne t’amènent pas à te considérer comme irresponsable de violations massives des droits de l’homme ». Ce principe simple, certes difficile à appliquer, vaut mieux que les idées confuses et donc inapplicables.
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