L’autre jour dans un débat je présentais Marc De Haan, journaliste de qualité devenu directeur général de Télé- Bruxelles. Décrivant l’état du journalisme aujourd’hui en Belgique, il me dit en souriant que dans de nombreux pays, je croupirais depuis longtemps en prison. Je fus surpris. Je n’y avais pas pensé. Comme la plupart des gens, je suis tellement habitué à la liberté de la presse que j’ai perdu la conscience qu’il s’agit d’une liberté rare et donc éminemment précieuse.
Rentrant chez moi, j’ouvris La littérature des ravins, un essai d’Annie Epelboin et Assia Kovriguina sur les récits de la Shoah en URSS. Cette mémoire qui chez nous n’a pas toujours été entendue, mais a pu s’écrire et se publier librement, a par contre été là-bas l’objet d’une censure féroce. D’abord parce qu’elle n’entrait pas dans le récit de la « grande guerre patriotique » qui supposait un peuple soviétique uni et héroïque. Pas question de mettre en avant les souffrances des populations civiles, liées à la débâcle de 1941. Pas question d’admettre que si les Allemands avaient fait des millions de victimes, les Juifs, eux, avaient été systématiquement exterminés. Pas question d’admettre qu’une partie non négligeable des populations avaient collaboré.
Et puis, à partir de 48, le pouvoir soviétique se lança dans une violente campagne antisémite. Les Juifs furent dénoncés à la fois comme « cosmopolites » et « sionistes ». Sous le nom de sionologie, le Kremlin forgea tous les grands thèmes de l’antisionisme : colonialisme, apartheid, racisme, liens secrets avec le nazisme… Les synagogues furent fermées, les Juifs chassés de l’enseignement et de l’administration. Les poètes juifs furent assassinés, les médecins juifs accusés d’un complot visant à tuer les dirigeants. Dans un tel contexte, les témoins et les rescapés de « la Shoah par balles » furent contraints au silence, les écrivains furent censurés, les archives furent détruites. Et l’URSS ne fut pas un cas à part. Sur la carte du monde, la censure est la règle, la liberté de la presse est l’exception.
Je m’irrite parfois de voir qu’au JT on parle davantage d’un mort dans le conflit israélo-palestinien que des milliers de victimes du Darfour ou de la guerre civile en Syrie. Mais en Israël la presse est libre, tandis qu’il est quasi impossible pour un journaliste d’aller au Darfour. Et ce n’est pas tout d’y aller, il faut encore en revenir. Les deux journalistes français enlevés et assassinés au Mali ne sont que les derniers de la longue liste que dresse chaque année Reporters Sans Frontières. Rares sont les médias qui osent encore envoyer leurs équipes en Syrie. Les risques sont trop importants.
Dans des dizaines de pays, les journalistes se taisent sous peine de se retrouver en prison. Dans des dizaines de pays, nos journalistes ne peuvent pas travailler librement. Ne l’oublions pas. Pestons, tempêtons, critiquons la presse, la télévision, leurs dérives, leurs excès, leurs préjugés, leurs complaisances, leurs erreurs. Mais réjouissons-nous : notre Constitution protège la liberté de la presse et la récente loi Mahoux protège le secret des sources journalistiques de manière remarquable. Cette liberté n’a pas de prix, c’est la nôtre.
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