Pour aborder la question de la liberté d’expression et la gestion difficile de l’après-Charlie dans les écoles, Nadia Geerts et Sam Touzani ont publié Je pense, donc je dis ? (éd. Renaissance du livre). Dans ce livre où ils s’adressent directement aux jeunes sans tabou, ces deux libres penseurs réaffirment leur engagement laïque et progressiste. Ils présenteront ensemble ce livre le jeudi 24 septembre 2015 à 20h au CCLJ.
Pourquoi avez-vous choisi d’aborder la question de la liberté d’expression avec des adolescents ?
Nadia Geerts Il nous a semblé que l’urgence, après les attentats islamistes et antisémites de janvier 2015, c’était de toucher la jeunesse. En effet, dans les semaines qui ont suivi l’attentat contre Charlie Hebdo, nous avons rencontré beaucoup de parents et d’enseignants qui se disaient désemparés, démunis pour traiter de cette question avec leurs enfants ou leurs élèves. Surtout lorsqu’ils se trouvaient confrontés à des jeunes qui pointaient l’irrespect ou l’irresponsabilité de ceux qui se moquent des religions, et donc témoignaient de la compréhension, voire de la sympathie pour les terroristes. Nous avons voulu leur fournir un outil, un livre qu’ils puissent mettre entre les mains de ces jeunes ou lire eux-mêmes, pour être mieux outillés lorsqu’il s’agirait de débattre avec eux de cette question sensible.
Les jeunes que vous avez rencontrés ont-ils tendance à sacraliser l’identité ?
NG Nos contacts avec les jeunes ont eu lieu par écrit, c’est par mail que nous avons échangé, et nous ne nous sommes rencontrés que lors de la sortie du livre. Je n’ai pas eu l’impression qu’ils sacralisaient l’identité, mais par contre, ils sont très imprégnés des idées de tolérance et de respect, ce qui les amène parfois à faire preuve de scrupules excessifs lorsqu’il s’agit de défendre leurs propres idées, les valeurs auxquelles eux tiennent. Toute la difficulté du débat sur la liberté d’expression tient au fond à cela : comment articuler le respect de l’autre et la défense de ce à quoi je tiens, moi ?
Pourquoi nombre de ces jeunes éprouvent tant de mal à adhérer à l’antiracisme universaliste ?
NG Précisément pour cette raison que je viens d’évoquer : leur respect de la différence les conduit parfois à sacraliser cette différence, à renoncer à défendre tout socle de valeurs humanistes, tout universalisme. Et ils ne voient pas toujours qu’enfermer l’autre dans sa différence, renoncer à exiger de lui la même chose que d’un autre de ses concitoyens, c’est aussi une forme de racisme.
Les jeunes attachent beaucoup d’importance à la notion de respect. N’est-ce pas en partie la source des nombreuses confusions qu’ils expriment à propos des caricatures de type Charlie Hebdo ?
NG Absolument. C’est une des idées majeures sur lesquelles Sam Touzani et moi avons voulu insister : le respect des personnes ne peut se confondre avec celui des idées. Autant l’autre a droit au respect, autant ce respect ne saurait empêcher de critiquer les idées émises, car l’humanité n’a pu évoluer que grâce à des hommes et des femmes qui ont osé mettre en cause les idées communément admises à leur époque, les dogmes, les évidences. Il y a même une forme de respect à considérer l’autre suffisamment intelligent pour pouvoir engager avec lui un débat contradictoire sur des thèmes sensibles, sans que cela tourne immédiatement au pugilat. Il y a dans l’autocensure une forme de mépris qui nous semble insupportable. Nous sommes convaincus, à cet égard, que l’école doit être un lieu d’apprentissage du débat, de la controverse, où tous les sujets peuvent être abordés, toutes les idées émises et critiquées, sans tabou. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons construire réellement ce vivre-ensemble dont on parle tant. L’urgence est à la pédagogie.
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