La liberté selon Boualem Sansal

Dans la famille  Poivre d’Arvor, on demande Olivier*, personnage  beaucoup plus intéressant que le très surfait Patrick, son frère. Par exemple, « OPDA » vient de démissionner** d’un prix littéraire refusé à un écrivain algérien. Raison du refus: ce dernier s’est rendu en Israël.

Créé en 2008 par le conseil des ambassadeurs arabes de France et l’Institut du Monde arabe, le « Prix du roman arabe » est destiné à « récompenser un écrivain d’origine arabe dont le roman a été écrit ou traduit en français».

Cette année, le jury avait choisi Boualem Sansal, écrivain algérien renommé pour la qualité de son écriture et sa liberté d’esprit. Le prix devait être remis le 6 juin 2012. Sauf que, quelques jours avant, le conseil des ambassadeurs annula l’événement.

« En raison », expliquèrent ceux-ci, « des événements actuels dans le monde arabe ». Lesquels précisément ? L’élection présidentielle en Egypte ? Le drame syrien ? L’instabilité en Tunisie ?

Bien plus grave, comme l’explique  OPDA : « entre l’attribution et la remise de notre prix, Boualem Sansal s’est rendu en Israël à l’invitation du Festival international des écrivains de Jérusalem ».

Intolérable, semble-t-il. D’autant que Boualem Sansal fait partie de ces intellectuels arabes qui ont cette prétention de penser et même écrire en toute liberté. Il a donc publié plusieurs livres de qualité qui lui ont valu succès et prix littéraires.

Mais aussi la haine des islamistes ainsi que la censure des autorités algériennes. Ce qui n’empêche pas Boualem Sansal, aujourd’hui âgé de 64 ans, d’agir à sa guise « en homme libre et épris de dialogue ».

Y compris donc, en se rendant en Israël, où il fut du 13 au 17 mai dernier, l’invité d’honneur du Festival de Jérusalem. Fureur du Hamas. « Ils ont sorti », raconte-t-il, « un communiqué virulent dans lequel ils assimilent ma présence à un acte de trahison contre les Palestiniens ».

Ce qui ne l’ébranle pas d’un pouce : « Il n’y a que les intégristes du Hamas pour agiter le torchon de la trahison et dresser l’échafaud. Sauf que je ne me laisse pas intimider par les menaces, les chantages et les appels à l’excommunication ».

Et de conclure : « Les islamistes ne me font pas peur. Nous n’avons pas plié devant les intégristes qui nous promettaient la mort à Alger pour céder devant les islamistes de Hamas ». En Algérie, les réactions contre lui ont été tout aussi virulentes.

« J’ai comme l’impression que sur la question palestinienne, sur les rapports avec Israël, certains Algériens veulent être plus Palestiniens que les Palestiniens. Les Palestiniens, eux, peuvent s’asseoir avec les Israéliens autour de la table de négociations. Des gouvernements arabes peuvent avoir des relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël, commercer avec eux, sans que cela ne choque. Mais dès qu’un Algérien se rend dans ce pays, on sort les couteaux ».

Mais pourquoi s’y est-il rendu ? « Il fallait rompre le cercle qui consiste à maintenir ce pays en dehors de ces mutations, de ces révolutions qui bouleversent le monde arabe. Je me suis dit : pourquoi ne pas rencontrer les Israéliens chez eux ? Ils m’invitent, alors, j’y vais ».

Boualem Sansal y est donc allé, sans abdiquer davantage ses idées à Jérusalem qu’à Alger. Partisan des Palestiniens, critique de la politique israélienne, là-bas comme chez lui. Il est venu pour écouter et pour se faire entendre. Sa contribution au dialogue.  

«En Israël, j’ai rencontré David Grossman, un monument de la littérature israélienne et mondiale. En Israël comme ailleurs, la parole de David Grossman est précieuse. J’ose espérer que notre rencontre soit le début d’un grand rassemblement d’écrivains pour la paix ».

*Olivier Poivre d’Arvor : écrivain, diplomate, et actuel directeur de France Culture

**http://www.liberation.fr/culture/2012/06/10/pourquoi-je-demissionne-du-prix-du-roman-arabe_825121

« Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu riche et heureux »  

Dans ce texte paru, entre autres, sur le site français du Huffington Post*, Boualem Sansal raconte avec ironie et tendresse son séjour en Israël. Extraits.                 

Chers frères, chers amis, d’Algérie, de Palestine, d’Israël et d’ailleurs,          

Je vous écris ces quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles. Peut-être êtes-vous inquiets à mon sujet. (…) Je viens là vous le confirmer pour qu’il n’y ait aucun trouble dans votre esprit et que les choses soient nettes entre nous : JE SUIS ALLE EN ISRAEL.            

(…) Grâce à quoi me voilà aujourd’hui en possession de mille et une histoires à ne pas dire que je me promets de vous raconter en détail dans un prochain livre, si Dieu nous prête vie.           

Je vous parlerai d’Israël et des Israéliens comme on peut les voir avec ses propres yeux, sur place, sans intermédiaires, loin de toute doctrine, et qu’on est assuré de n’avoir à subir au retour aucun test de vérité.       

Le fait est que dans ce monde ci il n’y a pas un autre pays et un autre peuple comme eux. Moi, ça me rassure et me fascine que chacun de nous soit unique. L’unique agace, c’est vrai, mais on est porté à le chérir, car le perdre est tellement irrémédiable.                

Je vous parlerai aussi de Jérusalem, Al-Qods. Comme il me semble l’avoir ressenti, ce lieu n’est pas vraiment une ville et ses habitants ne sont pas vraiment des habitants, il y a de l’irréalité dans l’air et des certitudes d’un genre inconnu sur terre.       

Dans la vieille ville multimillénaire, il est simplement inutile de chercher à comprendre, tout est songe et magie, on côtoie les Prophètes  les plus grands, et les Rois les plus majestueux, on les questionne, on leur parle comme à des copains de quartier.          

Abraham, David, Salomon, Marie, Jésus et Mahomet, le dernier de la lignée, et Saladin le preux chevalier, que le salut soit sur eux, on passe d’un mystère à l’autre sans transition, on se meut dans les millénaires et le paradoxe sous un ciel uniformément blanc et un soleil toujours ardent.               

Le présent et ses nouveautés paraissent si éphémères qu’on n’y pense bientôt plus. S’il est un voyage céleste en ce monde, c’est ici qu’il commence. Et d’ailleurs n’est-ce pas là que le Christ a fait son Ascension au ciel, et Mahomet son Mi’râj sur son destrier Bouraq, guidé par l’ange Gabriel? (…)             

Là, si on tend bien l’oreille, on comprend vraiment ce qu’est une cité céleste et terrestre à la fois, et pourquoi tous veulent la posséder et mourir pour elle. Quand on veut l’éternité, on se tue pour l’avoir, c’est bête mais on peut le comprendre.           

Je me suis moi-même senti tout autre, écrasé par le poids de mes propres questions, moi qui ait touché de mes mains les trois lieux saints de la Cité éternelle : le Mur des Lamentations, le Saint-Sépulcre et le Dôme du Rocher. (…)            

Voilà, je vous le dis franchement, de ce voyage, je suis revenu heureux et comblé. (…) Et je me dis que la paix est avant tout une affaire d’hommes, elle est trop grave pour la laisser entre les mains des gouvernements et encore moins des partis.            

Eux parlent de territoires, de sécurité, d’argent, de conditions, de garanties, ils signent des papiers, font des cérémonies, hissent des drapeaux, préparent des plans B… Les hommes ne font rien de tout cela, ils font ce que font les hommes.               

Ils vont au café, au restaurant, ils s’assoient autour du feu, se rassemblent dans un stade, se retrouvent dans un festival, sur une plage et partagent de bons moments, ils mêlent leurs émotions et à la fin ils se font la promesse de se revoir. « A demain », « A bientôt », « L’an prochain à Jérusalem ».              

C’est ce que nous avons fait à Jérusalem. Des hommes et des femmes de plusieurs pays, des écrivains, se sont rassemblés dans un festival de littérature pour parler de leurs livres, de leurs sentiments devant la douleur du monde.           

De choses et d’autres aussi et en particulier de ce qui met les hommes en condition de pouvoir un jour commencer à faire la paix, et à la fin nous nous sommes promis de nous revoir, de nous écrire au moins. (…)          

Notre rencontre sera-t-elle le début d’un vaste rassemblement d’écrivains pour la paix ? Ce miracle verra-t-il le jour en 2013 ?   Souvent le hasard se fait malicieux pour nous dire des choses qui précisément ne doivent rien au hasard.

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