A l’occasion du jour commémoratif national du génocide des Juifs de Lituanie, Leonid Donskis, professeur à l’Université Vytautas Magnus de Kaunas, évoquera au CCLJ le jeudi 8 octobre 2015 à 20h le riche patrimoine de la culture Litvak et son influence unique sur la culture juive, mais aussi sur la culture lituanienne et internationale.
Pourquoi les Juifs occupent-ils une place importante dans l’histoire de la Lituanie ? Leonid Donskis : Historiquement, la Lituanie ne peut se concevoir sans les Litvaks, c’est-à-dire les Juifs de Lituanie. Pendant des siècles, les Juifs y ont constitué la principale minorité et c’est grâce à de grandes figures juives qu’on a pu situer la Lituanie sur la carte politique et culturelle de l’Europe. De nombreux artistes et intellectuels juifs (Jacques Lipchitz, Jacques Levinas, Romain Gary, etc.) ont marqué de leur empreinte le monde juif, mais aussi l’humanité tout entière. La Lituanie est un petit pays qui a regagné son indépendance en 1918 et aujourd’hui, on prend conscience qu’il lui maque des personnalités majeures. Je pense que les Litvaks comblent magistralement ce vide. Par ailleurs, toutes ces personnalités juives cosmopolites sont les dignes héritières du Grand-Duché de Lituanie qui a connu son apogée entre le 15e siècle et la fin du 18e siècle, quand il était multiculturel et se distinguait par sa diversité religieuse et ethnique. Mais au 20e siècle, la Lituanie s’est transformée en un petit pays très sensible au nationalisme et acquis à l’idée d’une nation ethniquement et culturellement homogène.
Quelle place occupent les Litvaks dans la mémoire collective lituanienne aujourd’hui ? LD. : On ne peut répondre à cette question sans évoquer la tragédie de la Shoah. Plus de 95% de la population juive de Lituanie sont exterminés. Avec cette terrible saignée démographique, la Lituanie a littéralement perdu son âme. Tout le problème réside dans la période qui suit la Seconde Guerre mondiale : la Lituanie tombe sous le joug soviétique et n’accède pas à la démocratie. Pendant toutes ces 50 années soviétiques, il n’y avait aucune possibilité de parler librement sur ce qui s’est passé pendant la guerre. Et lorsque la Lituanie accède enfin à l’indépendance en 1990, beaucoup de gens ont été surpris et choqués d’apprendre que de nombreux Lituaniens avaient collaboré avec les Allemands et participé activement à l’extermination des Juifs. Il est donc difficile pour les Lituaniens de digérer cette histoire douloureuse et d’assumer ce passé. Entre 1991 et 1993, il était très difficile de parler de l’héritage des Juifs de Lituanie. Pendant cette période, les Lituaniens se projetaient comme les victimes exclusives du nazisme et du communisme. Les choses ont évolué depuis quelques années, tout particulièrement depuis que la Lituanie est membre de l’Union européenne : les Lituaniens commencent à comprendre que les Juifs font partie intégrante de leur histoire. Cette évolution est indissociable de l’idée que la Lituanie ne forme pas une nation ethniquement homogène et qu’elle a toujours abrité des minorités sur son territoire. Tout cela nous rapproche des valeurs démocratiques de l’Union européenne.
Quelle est la contribution des Litvaks à l’identité juive contemporaine ? L.D. : Ce n’est pas pour rien que Vilna (Vilnius aujourd’hui) a été baptisée la Jérusalem du Nord. C’est sur ce terreau fertile que se sont développés de nombreux courants de la modernité juive politique, artistique et culturelle. Bien qu’au sein de l’orthodoxie juive, le courant lituanien apparait comme austère et conservateur, c’est aussi en Lituanie, à Vilna notamment, qu’une vie juive très cosmopolite s’est propagée à travers toute l’Europe orientale. C’est évidemment à Vilna que des intellectuels se sont rassemblés pour donner à la langue yiddish ses lettres de noblesse. C’était à la fois un projet culturel et politique. Grâce à ces intellectuels juifs, les œuvres de Freud ou Kafka ont été très rapidement traduites en yiddish. C’est la raison pour laquelle on peut dire que les Litvaks sont non seulement les témoins d’une vie religieuse et intellectuelle juive très fécondes, mais qu’ils sont aussi les acteurs privilégiés de la modernité juive.
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