La mémoire de la Shoah ne protège plus les Juifs

La mémoire de la Shoah a pendant de nombreuses années permis de bannir l’antisémitisme. Depuis quelques années, il semble que des verrous ont sauté. Non seulement cette mémoire ne protège plus les Juifs de l’antisémitisme, mais elle se retourne contre eux et contre Israël. Deux historiens, Georges Bensoussan et Joël Kotek, examinent cette évolution inquiétante.

Peut-on considérer qu’aujourd’hui le spectre de la Shoah n’est plus capable de disqualifier l’antisémitisme ?

Joël Kotek : La mémoire de la Shoah a protégé les Juifs de l’antisémitisme. Mais on s’aperçoit aujourd’hui que cette mémoire joue contre Israël. On utilise la Shoah pour justifier des sentiments anti-israéliens. Ce retournement se fonde sur la mauvaise conscience occidentale. On dit aux Juifs que les Israéliens font subir aux Palestiniens ce que les nazis leur ont infligé. A travers cette affirmation odieuse et fausse, on voit bien que les Occidentaux nous reprochent toujours le mal qu’ils nous ont fait. La Shoah pèse donc encore énormément sur la conscience occidentale. Les gens ont conscience de la singularité de la Shoah. D’où cette volonté paradoxale de minimiser la Shoah tout en sachant qu’il s’agit d’un événement qui ne peut l’être : soit on minimise la Shoah, soit on enfle exagérément les mauvais côtés d’Israël. Contrairement à ce qu’on pense, la Shoah est encore un passé qui ne passe pas, bien qu’il soit très présent dans les consciences.

Bernanos se serait-il trompé en affirmant qu’Hitler a déshonoré l’antisémitisme ?

Georges Bensoussan : Lorsque Bernanos a écrit ces propos sur l’antisémitisme, il avait raison, car chacun pensait alors qu’on en était guéri pour toujours. Aujourd’hui, il aurait tort, car la Shoah, paradoxalement, légitimise l’antisémitisme. Bernanos ne pouvait le prévoir en 1944. On pense naïvement que la violence constitue une digue pour se protéger des menaces à venir. Or, loin d’être une digue, la violence est un palier qui accoutume à une autre violence, plus dure encore, et à venir. On a dit de la Première Guerre mondiale que c’était la « der des der » : vingt ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale a généralisé les massacres de civils, en dehors même du génocide. La Shoah « légitimise » l’antisémitisme au sens où nous sommes envahis par la religion compassionnelle de la Shoah, par une « pleurnicherie victimaire » dont parlent les antisémites et qui encourage toujours le sadisme. A force de répéter que les Juifs sontdes victimes, on finit par les poser en victimes par essence. Le psychisme profond de l’humanité déteste les faibles, et cette haine, paradoxalement, permet à chacun de se sentir fort. Offrir depuis septante ans l’image de Juifs-victimes et faire étalage de leur faiblesse n’est pas sans danger. L’effet boomerang était garanti. Aujourd’hui, il est là.

L’institutionnalisation de la mémoire de la Shoah n’a-t-elle pas transformé cette dernière en un monument sans signifi­cation pour les jeunes générations qui chercheront par ailleurs à transgresser cette mémoire pour contester l’ordre des adultes ?

G. Bensoussan : L’institutionnalisation de la mémoire n’est pas propre à la Shoah. Le phénomène concerne aussi la Première Guerre mondiale. Reste que la mémoire institutionnalisée de la Shoah est devenue l’image de l’ordre établi, celui de dominants qui communient dans une sorte de bondieuserie moralisante peu efficace. Hélas, la Shoah, c’est d’abord le massacre systématique de pauvres gens, d’esseulés du monde et d’abandonnés de toute compassion. Cette dimension cruciale est effacée par une ritournelle moralisante assenée par l’ordre établi. Du coup, il devient facile de contester cet ordre en s’en prenant à cette mémoire officielle, et l’affaire est d’autant plus tragique que les Juifs rescapés anonymes ont été dépossédés de leur histoire après 1945. Cette mémoire est confisquée depuis longtemps par les notables, les Etats ou les institutions internationales. C’est devenu une figure de l’ordre, et toute figure d’ordre appelle nécessairement la transgression. N’exagérons pas pour autant et ne généralisons pas : seule une partie de la jeunesse est concernée par ce phénomène.

Sommes-nous en train de perdre une génération qui devient imperméable à la mémoire de la Shoah ?

J. Kotek : Des blocages existent et ce sont surtout des jeunes issus de l’immigration maghrébine qui les expriment lorsqu’on leur présente la Shoah comme fondement de l’Etat d’Israël. Des blocages apparaissent aussi quand certains leur expliquent que l’évocation de la Shoah sert à masquer d’autres souffrances, notamment liées à la colonisation. C’est la brèche dans laquelle s’enfonce Dieudonné, par exemple. Mais il ne faut pas généraliser. La mémoire de la Shoah est encore bien présente chez les jeunes, même s’il existe une tendance à l’effacement. Plus on s’éloigne de l’événement, plus on le banalise et on l’historicise dans un continuum de violences du 20e siècle. La Shoah perdra donc de sa singularité par la force des choses.

G. Bensoussan : On ne peut pas parler de génération perdue. A travers les formations que nous organisons au Mémorial de la Shoah (Paris) et les informations que nous recueillons dans les lycées, on peut considérer que la transmission de la mémoire est assurée. Il n’empêche que des incidents se produisent, nombreux, répétitifs, ancrés et généralement commis par des jeunes d’origine maghrébine. Les enseignants répugnent à le dire, ils craignent de passer pour « racistes », sinon « islamophobes ». Aujourd’hui, les langues se délient un peu et on finit par reconnaître cette évidence qui ne revient pas à stigmatiser une population. Une partie de l’immigration maghrébine, souvent de bas niveau socioculturel, a importé en Europe des schémas de pensée anti-juive antérieurs à la question du sionisme. Mais parler d’une génération perdue me paraît exagéré : la Shoah fait partie de la conscience européenne, elle est même son ciment. On peut parler en revanche de mémoire vaine : si l’on commémore les morts, mais qu’en même temps l’on refuse de nommer la menace de l’antisémitisme arabo-musulman qui pèse sur les vivants, le souvenir de la Shoah ne sert à rien. Cette mémoire n’est et ne sera que ce que Marx disait de la religion au 19e siècle : « l’âme d’un monde sans âme ».

Pourquoi Israël est-il systématiquementconvoqué lorsqu’il est question de Shoah ? Israël serait-il le produit de la Shoah ?

J. Kotek : Si la Shoah n’a pas créé Israël, la Shoah justifie Israël. Ce qui est différent. Avant cette tragédie, les Juifs pouvaient envisager différentes modalités de la modernité : l’assimilation, le socialisme, le bundisme, l’autonomisme, le communisme, etc. Quand bien même l’assimilation reste une modalité, la Shoah démontre qu’il n’est pas mauvais pour les Juifs d’avoir un Etat-nation, « au cas où » en quelque sorte. A court terme, la Shoah a certes accéléré le processus de création d’Israël, mais à long terme, la Shoah a remis en question la viabilité de cet Etat. Israël aurait dû être peuplé par les Juifs exterminés pendant la Shoah. Et heureusement qu’Israël a été créé, ne fût-ce que pour les Juifs des pays arabes. Ce n’est pas parce qu’Israël a été créé qu’ils ont quitté le monde arabe, mais bien parce que le nationalisme arabe n’a pas été capable d’intégrer des éléments hétérogènes dans les nations nouvellement indépendantes.

G. Bensoussan : Au fil des années, et surtout après 1967, les Israéliens ont accordé à la Shoah une place considérable. Pour des raisons complexes qui ne tiennent d’aucun calcul politique ni d’aucun « complot ». Ainsi, tous les chefs d’Etat étrangers entament leur visite en Israël par un passage à Yad Vashem. Mais, curieusement, ils ne vont jamais se recueillir devant la tombe de Herzl au cimetière des Grands de la nation situé juste à côté ! Par ailleurs, l’idée qu’Israël est né de la Shoah rassure les Occidentaux, elle les déculpabilise. Pourtant, ce lien erroné de cause à effet sape la légitimité de l’Etat d’Israël. Un Etat né de la souffrance et de la compassion est du coup privé de sa véritable légitimité, qui est historique et géographique. Mais cette idée rassure, déculpabilise et délégitimise.

Il n’y aurait de place pour le Juif qu’à condition qu’il soit victime ?

G. Bensoussan : Dans l’économie psychique de l’Occident chrétien, le Juif victime suscite la compassion : on aime sans fin les expositions et les commémorations larmoyantes sur la Shoah, on communie dans son souvenir avec force bougies, tout en étant, selon le discours moutonnier ambiant, « antisioniste » ou « anti-israélien ». Les Juifs morts font l’unanimité dans la sympathie. Mais le Juif qui refuse de se poser en victime, celui que prône l’éthos sioniste dérange une Europe qui, même si elle est largement déchristianisée, demeure imprégnée des schémas chrétiens les plus archaïques. L’Etat d’Israël brouille les repères classiques de l’Occident chrétien, il permet aussi d’apaiser la culpabilité née de la Shoah : « Vous vous comportez comme des nazis avec les Palestiniens », cette débilité véhiculée par Hessel est répétée à l’envi. Du coup, le Palestinien est la figure sainte de la victime, c’est le Christ mis en croix une deuxième fois par les mêmes : les Juifs. Avec la souffrance des Palestiniens (« Gaza = ghetto à ciel ouvert ») répétée jusqu’à plus soif par les médias occidentaux, on assiste dans l’imaginaire chrétien à la réédition de la passion du Christ.

Historien, Georges Bensoussan est rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah à Paris. Ses travaux sont consacrés à l’antisémitisme, à la Shoah, au sionisme et à la problématique de la mémoire. Il a notamment publié Europe, une passion génocidaire. Essai d’histoire culturelle (éd. Mille et une nuits) en 2006 et Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (Seuil) en 2008. Dans son dernier livre publié en 2012, Juifs en pays arabes (Tallandier), il explore les racines du départ massif des Juifs des pays arabes.

Professeur d’histoire de l’Europe à l’Université libre de Bruxelles (ULB), enseignant à Sciences Po (Paris), Joël Kotek s’est spécialisé entre autres dans l’histoire de l’antisémitisme. Il a exercé de 2003 à 2007 la fonction de directeur de la formation au Mémorial de la Shoah de Paris. Il est membre du comité de rédaction de la Revue d’histoire de la Shoah et directeur de publication de la revue Regards.

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