La mémoire du génocide des Arméniens

Il a fallu attendre de nombreuses années pour que les survivants de la Shoa abordent ouvertement ce qu’ils ont vécu pendant cette période tragique. Cette difficulté d’évoquer l’innommable et d’aborder les traumatismes causés par le génocide est un obstacle auquel sont également confrontés les Arméniens. Des années 1920 aux années ’60, pendant plus de deux générations, les Arméniens ont peiné à transmettre la mémoire du génocide dont ils ont été les victimes en 1915. Bien que le silence dominait chez les survivants, le génocide était malgré tout évoqué. Selon Edouard Jakhian, avocat, ancien bâtonnier du Barreau de Bruxelles, on en parlait dans une ambiance de mort. La génération suivante, c’est-à-dire la mienne, a grandi avec cette douleur qui n’était pas exprimée clairement. De plus, la mémoire a été complètement anéantie par la destruction des registres d’état civil tenus par les paroisses. Je ne connais pas le prénom de mon grand-père paternel ni celui de mes oncles. En fait, je n’ai que la mémoire de ma mémoire qui est une sorte d’écho à la tragédie de 1915. Anne-Marie Mouradian, correspondante permanente de Radio France Internationale (RFI) à Bruxelles, évoque également cette souffrance qui se transmet de manière indicible : L’enfant perçoit cette douleur chez ses parents. Quand il découvre finalement ce qui s’est produit, c’est toujours un choc. Il a fallu attendre la troisième génération, plus libre et souffrant moins du complexe de l’immigré que ses parents, pour soulever la mémoire d’un peuple victime de génocide et parler. C’est après 1965 et les commémorations du 50e anniversaire du génocide que les «voix de sous les décombres» s’élèvent enfin.
La difficulté de faire reconnaître le génocide des Arméniens rend plus ardue encore et douloureuse la transmission de la mémoire de celui-ci. Aujourd’hui, la parole a repris ses droits mais les Arméniens n’ont toujours pas la possibilité de faire en sorte qu’elle devienne féconde pour déboucher sur l’action. C’est la raison pour laquelle le peuple arménien se traîne encore sur des béquilles. Ceux qui se sont réfugiés en Amérique, en Europe ou au Moyen-Orient, en quittant le territoire turc «sans retour possible», n’ont pas trouvé un refuge complet parce qu’il ne les a pas guéris définitivement de cette injustice qu’est la non-reconnaissance, insiste Edouard Jakhian. Le problème de la reconnaissance se heurte encore au négationnisme de la Turquie contemporaine qui ne porte pourtant pas la responsabilité du génocide de 1915. En revanche, lorsque les gouvernements successifs de la république turque nient le génocide commis par le régime Jeune-turc de l’Empire ottoman, ils perpétuent l’horreur de ce crime. Quand on ne cesse de dire aux Arméniens que leur douleur n’existe pas et que tout cela relève du mensonge, ils ne peuvent pas faire leur deuil. Au lieu de se cicatriser, leurs blessures deviennent plus profondes, rétorque Anne-Marie Mouradian.
Les Arméniens sont pleinement conscients que la négation de ce génocide a également des conséquences désastreuses sur la mémoire turque. En niant le génocide des Arméniens, ils nient une partie de leur histoire, notamment celle des Justes qui ont sauvé des Arméniens. Mon père a survécu grâce à un haut fonctionnaire turc qui a abrité sa famille à Constantinople et leur a fourni des nouveaux papiers d’identité, explique Anne-Marie Mouradian. D’ailleurs, cette réalité va exploser à un moment ou à un autre. Les falsifications de l’Histoire ne peuvent perdurer. Des intellectuels turcs comme Ohran Pamuk (qui s’est vu tout récemment décerner le Prix Nobel de Littérature) ou Elif Shafak refusent de porter le poids de cette négation. Malgré le nationalisme turc exacerbé et l’ignorance entretenue par l’Etat, l’opinion publique turque ne se ferme pas complètement et de nombreuses brèches s’ouvrent depuis quelques années. De nombreux Turcs découvrent ainsi qu’ils portent en eux du sang arménien. A cet égard, le livre de l’avocate turque, Fethiye Çetin (1), qui retrace l’histoire de sa grand-mère arménienne témoin de l’extermination de sa famille en 1915 avant d’être enlevée par un soldat turc, a bouleversé les Turcs. Ils ont été touchés par la sincérité et l’humanité de son témoignage. Grâce à des initiatives de ce type, je me dis qu’un jour les Turcs n’auront plus peur d’assumer ce passé, espère Anne-Marie Mouradian.

1 Fethiye Çetin, Le livre de ma grand-mère, L’Aube, 2006

Lire également notre dossier « Journées écoles au Cclj » en pages www.cclj.be/regards/web/bel_inte.asp consacré à ce sujet.

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