Pendant plus de soixante ans, la Belgique a eu du mal à affronter son passé collaborationniste. Aujourd’hui, c’est en passe de changer : à la demande très officielle du Sénat, le Centre d’études et de documentation guerre et sociétés contemporaines (CEGES) a rédigé un rapport qui établit que pendant les années 1940-44, les Juifs ont été fichés, pourchassés, spoliés et déportés par toutes les instances administratives, judiciaires et policières du Royaume.
Des historiens tels que Maxime Steinberg d’abord, Lieven Saerens ensuite, ont ouvert les premiers la boîte de Pandore. Les excuses, quoique ambiguës, présentées par Guy Verhofstadt pour le rôle joué dans le «judéicide» par les collaborateurs belges, y compris dans l’administration font espérer que la Belgique ne manquera pas ce rendez-vous avec son histoire. Le rapport des chercheurs du CEGES est sans équivoque. Il met en évidence l’attitude docile de l’administration, de la justice et de la police, qui ont apporté une collaboration indigne d’une démocratie à une politique désastreuse pour la population juive, belge comme étrangère. La xénophobie ambiante et l’antisémitisme croissant, conjugués à la défiance des classes dirigeantes vis-à-vis de la démocratie, font adhérer celles-ci à une politique antijuive. L’élite catholique de droite, nationaliste et xénophobe, soutenue par le Roi, souhaite instaurer un régime antidémocratique et autoritaire. Déjà en mai 1940, la Belgique, avec la déportation vers la France, dans les tragiques «trains fantômes», des ressortissants allemands, autrichiens et tchèques dont la plupart sont des Juifs, refuse de prendre en compte leur statut de victimes des nazis. Or, la problématique est connue et a donné lieu à des débats parlementaires dès 1938. Le choix de ne pas reconnaître les Juifs comme victimes est donc délibéré. Ces Juifs seront ultérieurement déportés par le gouvernement de Vichy vers Auschwitz et presque tous exterminés. Jusqu’en automne 1942, toutes les administrations nationales, provinciales, locales ainsi que la police et la gendarmerie collaborent sans faille à l’exécution des ordonnances antijuives. L’important Conseil de Législation n’invoque ni leur inconstitutionnalité ni la violation flagrante de la convention de La Haye qui protège les populations civiles, signée pourtant par l’Allemagne. Docilement, la Belgique recense les Juifs, les exclut des administrations, des professions judiciaires, médicales, de l’enseignement, les expulse de chez eux, les met au travail obligatoire, appose «Jood-Juif» sur leurs papiers d’identité et participe à la spoliation de leurs biens. Pourtant, les chercheurs du CEGES constatent que la possibilité de ne pas collaborer existe, elle est prévue légalement et même reconnue par l’occupant dans l’accord pris avec les secrétaires généraux. Les premières fissures n’apparaissent qu’en été 1942, quand les villes de Bruxelles et Liège refusent, pour des raisons de dignité humaine, de distribuer l’étoile jaune. Mais les autres communes belges y coopèrent activement. Et à Anvers, la police locale procède même de manière autonome à l’arrestation de 1.243 Juifs, qu’elle remettra aux occupants en vue de leur déportation, et ce, sans qu’aucune voix ne s’indigne. Lorsque la déportation massive des Juifs commence au départ de Malines, les autorités belges l’acceptent sans protestation ouverte ajoute le rapport CEGES. Après deux ans de collaboration maximale, à l’automne 1942, l’administration belge limite sa coopération. Les auteurs du rapport ne manquent pas de relever que ce changement d’attitude fait suite à la promulgation du travail obligatoire en Allemagne et au revirement des armes. A cette époque aussi, les notaires sollicités pour la vente des biens immeubles des Juifs déportés refusent leur participation. Quant au gouvernement en exil, il n’élève jamais sa voix pour condamner les mesures discriminatoires touchant les Juifs ou pour inviter l’administration à ne pas y collaborer. Et sa politique d’accueil des ressortissants juifs au Congo est des plus réticentes. La solitude des Juifs, persécutés, spoliés, déportés, tués, est tragique : ils sont abandonnés de tous ceux qui détenaient en Belgique ou au sein du gouvernement de Londres quelque pouvoir. Le climat ambiant est à l’indifférence. Cet abandon et ce silence des autorités mettent encore mieux en évidence le courage et la générosité des Belges, fonctionnaires ou non, qui, dans ce climat de collaboration sans scrupule et souvent au péril de leur propre vie, ont posé les gestes qui ont permis de sauver la moitié de la communauté juive de Belgique. A cet égard, le témoignage d’Andrée Geulen, notre «Mensch 2004», est précieux; elle a 20 ans lors de la guerre et elle a sauvé -avec d’autres résistants- près de 3.000 enfants juifs, au péril de leur vie, et de celle de ces fonctionnaires anonymes qui leur apportèrent une aide cruciale : Tous les fonctionnaires ne collaboraient pas avec l’occupant. Nos meilleurs alliés étaient des employés de maisons communales qui refusaient de distribuer les étoiles juives et nous fournissaient des timbres de ravitaillement pour les enfants cachés. Même à Anvers, le directeur général du service de ravitaillement nous a beaucoup aidés. Sur les quelque 56.000 Juifs vivant en Belgique au début de la guerre, environ 25.000 ont été déportés à Auschwitz, dont seuls 1.200 ont survécu. Enfin, les historiens du CEGES se penchent sur la période postérieure à la Libération. Et là encore, le pragmatisme des autorités l’a emporté sur la justice. Il n’y a pas eu de sanction de la collaboration administrative dans la persécution des Juifs et les poursuites judiciaires, notamment contre les participants aux rafles d’Anvers, ont été classées sans suite. Ceux qui sont condamnés le sont généralement pour «trahison envers l’Etat belge». La mémoire de la participation de la Belgique dans le «judéocide» est recouverte d’une chape de plomb, l’autorité administrative et la justice militaire jugeant que l’Etat belge ne porte aucune responsabilité dans la persécution des Juifs en Belgique, souligne le CEGES. Dans les années d’après-guerre, ces Juifs déportés non pour des actes de résistance mais en fonction de critères raciaux ou religieux, ne suscitent pas l’empathie des autorités. Les déportés juifs sont exclus du statut de prisonniers politiques et aucun cadre ne permet de les reconnaître comme victimes. Une fois encore, ces rescapés se retrouvent seuls et sans soutien de l’Etat. En mars 2005, le Premier ministre belge Guy Verhofstadt avait évoqué à Jérusalem la «responsabilité» de la Belgique dans la déportation des Juifs, en particulier le rôle que certains fonctionnaires et administrations belges ont joué et présenté les excuses du pays. Après le rapport CEGES, nous attendons un acte de courage et de justice de la part de nos autorités. En premier lieu, le Sénat qui a commandé ce rapport doit en tirer les conclusions logiques et notre gouvernement ne peut se contenter de présenter des excuses à Yad Vashem. Il doit faire face aux responsabilités de l’administration belge envers la communauté juive de Belgique. Nous ne demandons pas de repentance mais que ce chapitre de l’histoire de notre pays soit connu et enseigné dans les écoles. De même, il faut qu’un hommage soit rendu à tous ces Belges, reconnus Justes parmi les nations ou demeurés anonymes, qui ont aidé la communauté juive à échapper à la déportation et que leur souvenir soit célébré et leur rôle enseigné. Il est essentiel d’imprégner notre société de l’importance de la solidarité et de la main tendue aux personnes fuyant les persécutions. Espérons que le rapport du CEGES mettra fin au tabou concernant la complicité de la Belgique dans la persécution et la déportation des Juifs, et ouvrira le cycle de la vérité. La Belgique doit assumer son histoire, douloureuse à bien des égards mais qui comporte aussi de nombreux héros. L’oubli est une gangrène qui peut conduire à la répétition de l’intolérable.
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