Les plus anciens se souviennent encore d’une époque où tout semblait clair. Le manichéisme régnait. D’un côté, les démocraties libérales, de l’autre, le post-totalitarisme soviétique des années Brejnev. Ou, vu de l’autre côté, le capitalisme exploiteur contre les lendemains qui chanteront bien un jour.
Surtout, la Guerre froide bloquait toute initiative sérieuse du Conseil de Sécurité des Nations Unies visant à appliquer aux événements les normes universelles des droits de l’homme. Dès qu’un tyran était l’ami de l’Ouest ou de l’Est, son protecteur utilisait le droit de veto, et rien ne se faisait.
Les violations massives des droits de l’homme étaient considérées comme des affaires intérieures. Les Etats, jaloux de leur souveraineté, jouissaient la plupart du temps d’une impunité que leur garantissait l’un ou l’autre des Grands. La Realpolitik régnait sans partage.
Puis est venue l’implosion de l’Union soviétique. Pendant une dizaine d’années, il a semblé qu’existait réellement la « communauté internationale » dont avaient si longtemps rêvé les idéalistes cosmopolites. Le Conseil de Sécurité pourrait autoriser, en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, l’usage de la force pour faire respecter les droits de l’homme, quitte à violer sur ce point la sacro-sainte souveraineté des Etats.
Cette euphorie relative s’est prolongée au-delà du 11-Septembre, son apogée symbolique se situant en 2005, quand l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé la « responsabilité de protéger » les populations pour empêcher les violations les plus graves des droits de l’homme. Ce vote donnait une légitimité universelle (onusienne) à la notion de « devoir d’intervention », élaborée à partir des années 1980 par Bernard Kouchner et Mario Bettati.
Certes, au Kosovo, en 1999, l’OTAN s’était passée de l’autorisation de l’ONU en venant au secours d’un peuple menacé par les Serbes d’un épouvantable nettoyage ethnique. Certes également, le devoir d’intervention avait acquis une réputation désastreuse à cause de la guerre d’Irak de 2003, que les néo-conservateurs avaient justifiée en termes de droits de l’homme (renversement d’un dictateur féroce) et de démocratisation du « Nouveau Moyen-Orient ». Le prétexte de la supposée présence d’armes de destruction massive fut rapidement éventé. Et les chiites, majoritaires, prirent le pouvoir. Mais l’Irak pouvait toujours être considéré comme une aberration, et non comme un paradigme du devoir d’intervention. L’administration Bush avait perverti la belle idée, mais cette dernière gardait encore une certaine légitimité.
L’intervention de 2011 en Libye était censée donner ses lettres de noblesse à la responsabilité de protéger : à Benghazi, la population était menacée d’une répression impitoyable par l’inénarrable Kadhafi. Mais déjà à ce propos, les conséquences déstabilisatrices d’une intervention « morale » apparaissaient : la chute de Kadhafi a semé le désordre dans la région, créant indirectement la situation catastrophique du Mali, nécessitant elle-même une intervention française.
Mais en Syrie, la voie diplomatique suivie par les Américains et les Russes nous renvoie au réalisme de la Guerre froide. Poutine occupe le centre de la scène, il a armé sans vergogne le régime de Bachar El Assad. Il a réussi à différer, voire à empêcher une intervention (aux perspectives d’ailleurs hasardeuses) dans un pays où lui et ses alliés iraniens interviennent massivement depuis le début du conflit.
Au-delà de la prouesse diplomatique de l’autocrate russe, il faut hélas constater la mort du devoir d’intervention. Assad et ses adversaires djihadistes, dont le face-à-face écrase l’opposition libérale, ont réussi à nous faire passer de 1789 à 1572 : d’une révolution politique courageuse et éminemment respectable à une Saint-Barthélemy permanente, un combat entre les plus extrémistes de l’arc sunnite et les activistes radicaux du croissant chiite (Hezbollah libanais, Syrie, Irak et Iran).
Une demande de démocratie et d’Etat de droit transformée en furie ethno-religieuse. Une intervention rendue politiquement impossible par le temps perdu et la dégradation (annoncée) de la situation. Le retour de la Realpolitik.
Mais François Hollande a dit et fait ce qu’il fallait. Sans espoir de peser sur le cours du monde, il a au moins témoigné dans les temps de détresse et de brouillage des repères. Il aura gagné l’estime de ceux qui, jusque-là, l’avaient bien à tort sous-estimé.
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