La myopie démocratique

On parle beaucoup de crise de la démocratie. Les symptômes offerts à la sagacité des médecins politologues sont multiples, ainsi que les mille remèdes proposés. Deux sentiments prévalent : d’une part, l’impression que ceux « d’en haut » ne pensent qu’à leurs intérêts propres et s’exemptent des sacrifices qu’au nom de l’intérêt général ils réclament de la population; d’autre part, la conviction que même si les dirigeants sont honnêtes et compétents, ils ne peuvent pas grand-chose pour faire dévier le cours du monde.

Ces deux sentiments doivent être soigneusement distingués. On appellera le second l’« effet-Hollande » : on n’accuse pas celui-ci de s’en mettre plein les poches -il a plutôt une image d’honnête homme-, mais d’être impuissant face aux problèmes qu’il était censé résoudre. Le premier symptôme, nommons-le « effet-Cahuzac » (également appelé depuis quelques semaines « effet Aquilino Morelle »). De tels comportements en rajoutent, si l’on peut dire, une couche : non seulement les « élites » ne peuvent rien contre notre appauvrissement (perçu, craint, anticipé) ou celui de nos enfants (l’ascenseur social se transformant en « descenseur »), mais ils profitent de leur position pour s’enrichir illicitement à nos dépens. Trop, c’est trop.
Dans une période de « contre-démo-cratie », selon l’expression de Pierre Rosanvallon, on sort les sortants. Impuissants et/ou corrompus. Un tel rejet est-il en général justifié ? Concernant les adeptes du privilège et du conflit d’intérêts, assurément. Mais pour les honnêtes impuissants ?
Quelle est la différence entre la question du mariage pour tous et celle du chômage ? Entre le problème « sociétal » et le problème social ? Dans le premier cas, la majorité parlementaire a voté un texte qu’on aime ou qu’on n’aime pas, et qui en conséquence a suscité des réactions variées et parfois très vives. Quoi de plus normal en démocratie ? Les socialistes ont gagné l’élection présidentielle et les élections législatives. Ils appliquent leur programme. L’opposition s’oppose. Les cathos invoquent la famille « naturelle », suivis par des rabbins, des imams, des défenseurs de la tradition (« tout fout le camp »). Mais au moins Hollande a-t-il pu faire voter la loi, et elle s’applique (comme s’applique, concernant une autre question « sociétale » brûlante, la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école publique).
Jadis, quand l’impact de ce qui se passait de l’autre côté de la planète sur nos politiques intérieures était quasi négligeable, toutes les questions étaient traitées de cette manière : les vainqueurs de l’élection appliquaient leur programme (application atténuée en Belgique par le scrutin proportionnel, la particratie, la nécessité des alliances et compromis).
Il en va de même aujourd’hui pour les questions sociétales, mais plus du tout pour les questions sociales. Le « problème du chômage » dépend de conditions mondiales que ne maîtrisent pas les Etats (a fortiori des Etats en crise comme la France ou de petits Etats, au surplus divisés, comme la Belgique). Le rituel démocratique reste inchangé : on élit des gouvernants pour qu’ils résolvent nos problèmes. Et ils n’y arrivent pas. Le politique se révèle impuissant face à l’économie mondialisée (Hollande contre Mittal, ou, plus drôle -si l’on ose dire- Marcourt contre Mittal, on va voir ce qu’on va voir. On a vu).
L’effet-Cahuzac est très préoccupant pour la perte de légitimité démocratique qu’il entraîne. Mais ce n’est pas le plus important. On peut réagir à ce fléau, légiférer, se montrer vigilants. Le plus grave pour la démocratie, c’est l’impression d’impuissance laissée par les dirigeants : même honnêtes, ils semblent ne rien pourvoir faire pour « nous » (le peuple, le demos).
Ces considérations nous mènent à la constatation d’un véritable scandale politico-moral : la façon dont est considérée l’élection européenne. L’Europe constitue, on l’a dit mille fois, le seul niveau pertinent pour peser à nouveau sur le cours du monde. Cohn-Bendit et Verhosftadt l’ont répété avec panache et courage. Ils sont populaires, mais qui se soucie de l’Europe ? Qui en parle ? Les populistes, pour lui faire porter le poids de tous les maux qui nous accablent. Les Cinque Stelle de Beppe Grillo, le Jobbik hongrois, le Front national français, Nigel Farage en Angleterre, les « Vrais Finlandais » (comme s’il y en avait de faux), le FPÖ autrichien… On n’entend qu’eux, leur démagogie et leurs mensonges. En face, il n’y a rien, ou souvent des sous-fifres sur les listes européennes, mais aucun discours clair et mobilisateur. Stand Up for Europe (voyez sur Internet si vous ne savez pas ce que c’est) s’avère le seul à avoir pris la mesure des enjeux et de l’impératif européen.

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