Face à l’agonie du processus de paix, le président palestinien Mahmoud Abbas a décidé que la reconnaissance de l’Etat de Palestine serait soumise au vote de l’Assemblée générale des Nations Unies à l’automne 2011. Cette nouvelle orientation palestinienne suscite l’inquiétude des Israéliens, même si elle demeure encore improbable.
Un tsunami. C’est Ehoud Barak qui a osé cette comparaison pour qualifier l’offensive diplomatique menée par l’Autorité palestinienne pour la reconnaissance de l’Etat palestinien par l’Assemblée générale des Nations Unies à l’automne prochain. En Europe et aux Etats-Unis, on a les yeux encore trop rivés sur l’Egypte, l’intervention militaire en Libye et le régime chancelant d’Assad pour se préoccuper maintenant de ce qui relève encore de l’improbable. Il sera toujours temps d’en parler lorsque cette reconnaissance aura eu lieu, d’autant plus que la perspective de la création d’un Etat palestinien est plutôt une bonne nouvelle. En Israël, c’est tout le contraire; l’intérêt pour le printemps des peuples arabes et les conjectures sur l’irrésistible ascension des Frères musulmans ont fondu au regard de ce tsunami palestinien qui menace de déferler sur nos rives et sur notre quiétude. En haut lieu, nous dit-on, c’est la mobilisation générale, le branle-bas de combat : Etat palestinien en vue !
Quelles peuvent bien être les conséquences de cette internationalisation du conflit ? Faut-il s’en inquiéter ? Et tout d’abord, comment en est-on arrivé là ? A cette question, la réponse ne fait aucun doute : la direction palestinienne ne se contente plus de désespérer de l’absence d’issue politique, et trace avec ténacité les voies qui pourraient bien forcer la communauté internationale à imposer à Israël ce qu’elle est censée avoir accepté. Trop c’est trop : depuis 1993 -c’était au siècle dernier-, Israël et l’OLP ont échangé des lettres de reconnaissance mutuelle. Une Autorité palestinienne a été créée, et des négociations sur le statut définitif des Territoires ont été entamées. Vingt ans après, il n’y a toujours pas d’Etat palestinien à l’horizon. Cela fait presque deux décennies que tout le monde reconnait la priorité du règlement du conflit israélo-palestinien, et rien ne s’est produit pour faire passer la coexistence entre deux Etats de l’état de projet à sa réalisation concrète.
Droit de veto israélien
Depuis que cette solution a été formulée par la communauté internationale, signe de son sens des responsabilités et de sa compréhension des inquiétudes légitimes d’Israël, une condition que l’on peut juger draconienne a été imposée aux Palestiniens : bien que la création de cet Etat relève du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il a été stipulé que son avènement serait l’aboutissement d’un processus de paix israélo-palestinien, et non le résultat d’une décision unilatérale. Comme le projet national palestinien a longtemps nié la légitimité de l’Etat d’Israël et recherché sa destruction effective, il paraissait juste de le sanctionner par un consentement israélien préalable, pour que cet Etat palestinien ne se crée pas au détriment de la sécurité d’Israël et de son droit à l’existence. Un véritable droit de veto a été consenti à Israël. La concession n’est pas mince, mais exclut qu’Israël abuse de ce veto. Or, le critère pour juger s’il y a abus est simple : le temps qui passe. Un an, deux ans, cinq ans, dix ans et bientôt dix-huit ans en septembre prochain. Certes, Israël ne porte pas la responsabilité exclusive de ces atermoiements : les ambigüités sont légion côté palestinien. Reste qu’entre un Etat qui existe et auquel on réclame de renoncer à ce qu’il considère comme son patrimoine, d’une part, et un peuple sans Etat qui doit renoncer à son objectif territorial ultime, d’autre part, on juge avec plus de sévérité et d’exigence le premier, soupçonnant ses leaders de mauvaise foi.
A plusieurs reprises, l’Autorité palestinienne, sous Arafat comme sous Mahmoud Abbas, avait menacé de procéder à cette proclamation unilatérale, ils y ont tous les deux renoncé. Le baroud d’honneur aurait fait long feu ! En portant le problème aux Nations Unies, Mahmoud Abbas jour une partie habile et son va-tout. Tant que le processus de paix était maintenu cahin-caha, tant que l’espoir, aussi ténu soit-il, de le voir aboutir existait, la manœuvre aurait échoué. Elle échouera peut-être au final, mais le processus étant au point mort, nul n’impute son échec aux Palestiniens qui sont censés en être les principaux bénéficiaires. Les dossiers révélés par Wikileaks ont en outre apporté la preuve que les négociations engagées avec Ehoud Olmert étaient sérieuses et concrètes.
Qui plus est, la division entre le Fatah et le Hamas, aussi nuisible soit-elle pour l’intérêt national palestinien, n’a pas empêché l’Autorité palestinienne de mener à bien une réforme des institutions requises d’un Etat, avant même sa proclamation et sans attendre un retrait israélien improbable. La transparence des comptes et l’unification des services de sécurité ont mis fin à la gabegie. Non seulement le Premier ministre Salam Fayyad en a retiré une respectabilité internationale qui lui vaut une confiance qu’Arafat n’a jamais obtenue, mais il a surtout démonté la thèse israélienne selon laquelle le projet d’un Etat palestinien n’est pas viable du fait de l’absence de culture politique pragmatique systématiquement disqualifiée par une idéologie nationaliste et mythologique excluant le compromis. L’attentat sauvage d’Itamar est le signe que cette haine peut encore faire des ravages et que des efforts doivent être poursuivis. A ceux qui redoutent le chaos consécutif à un retrait israélien de la Cisjordanie, Fayyad a répondu par un savoir-faire qui a porté ses premiers fruits : une croissance sans précédent de l’économie palestinienne et l’avènement de la sécurité intérieure au profit des Palestiniens auparavant sous la coupe, sinon la terreur, de petites frappes qui faisaient la loi sous prétexte de cause nationale. Un rapport de l’ONU a admis récemment que l’Autorité avait de l’autorité !
Résolution 181 parachevée
Sur le terrain de la négociation, rien ne bouge; c’est le point mort. Fort de ce constat, et plutôt que de prendre le risque d’une déclaration unilatérale à laquelle Israël aurait facilement opposé sa fin de non-recevoir, l’Autorité palestinienne a décidé de placer la communauté internationale face à ses engagements, en soumettant la question aux Nations Unies. L’Autorité palestinienne force ainsi le Quartet à cesser de jouer la partition du processus de paix et offre à la communauté internationale les cymbales pour annoncer la fin de cette symphonie inachevée.
Ironie de l’histoire et leçon amère pour le sioniste que je suis : il y a soixante-quatre ans, c’était la délégation de l’Agence juive qui faisait le tour des chancelleries pour que soit soumise au vote de l’Assemblée générale de l’ONU la résolution 181 prévoyant la création de deux Etats en Palestine. Soixante-quatre ans après leur refus historique, c’est l’Autorité palestinienne qui vient réclamer que soit parachevée ladite résolution en créant l’Etat de Palestine qui n’avait pas vu le jour, et c’est Israël qui fait office aujourd’hui de front du refus !
Un tsunami ou un coup de bluff
En sonnant l’hallali, Ehoud Barak presse Benjamin Netanyahou de faire preuve d’initiative diplomatique susceptible de conjurer la catastrophe et de convaincre les pays occidentaux de résister à l’appel des sirènes qui ne manqueront pas d’essayer de les séduire. Netanyahou a promis un second discours de Bar-Ilan dont on sait, d’ores et déjà, qu’il sera prononcé à Washington au mois de mai. Certains estiment que le moment est venu pour Netanyahou d’honorer la confiance de ses amis européens et de relever le défi qui lui incombe. Il est fort probable qu’en créant la surprise sur ce terrain, il en retirerait une popularité dans l’opinion susceptible de damer le pion à Tzipi Livni qui, lors du prochain duel électoral prévu pour 2013, faute de crise économique, n’a pour seule carte majeure que l’isolement croissant d’Israël sur la scène internationale.
Ne nous réjouissons pas trop rapidement : en guise de projet chargé de repousser le fameux tsunami palestinien, Netanyahou se contentera de proposer la suppression de quelques checkpoints, la libération anticipée de centaines de prisonniers, un retrait territorial consistant à convertir des zones C en zones B (dans lesquelles le contrôle civil sera désormais palestinien), sans toucher à une seule colonie ni évacuer un seul avant-poste. Seul l’ancien ministre de la Défense, Moshe Arens, ne voit nulle raison de s’alarmer : on a annoncé maintes fois de cataclysmes censés s’abattre sur Israël avec le même fracas; ils n’ont jamais accouché que d’une souris. Alors, pourquoi céder à la panique ? On agite des menaces fictives pour mieux faire plier Israël. La ficelle est trop grosse selon lui. Tant que les conditions ne sont pas remplies pour conclure un accord, côté palestinien, tout le reste est littérature. Inutile d’ajouter qu’à l’instar de Moshé Arens, parmi les Palestiniens prônant l’Etat binational du Jourdain à la Méditerranée, on est convaincu que le tsunami prévu n’est qu’un bluff. Quant à la gauche israélienne, elle ne sait plus à quel saint se vouer depuis que le charme d’Obama est rompu. Elle espère que le tsunami sera autre chose qu’une éclaboussure, et que la tempête qui gronde obligera les Israéliens à admettre enfin que le vent tourne.
]]>