La Palestine à l’ONU : une demande légitime ?

Les faits. « C’est notre droit légitime de demander l’adhésion à part entière de l’Etat de Palestine à l’ONU ». La déclaration est du Président palestinien Mahmoud Abbas, quelques jours avant de se présenter devant le Secrétaire général de l’Assemblée, le 23 septembre 2011.

Une décision unilatérale qui suscite depuis plusieurs mois les critiques les plus vives en Israël et aux Etats-Unis, lesquels ont d’ailleurs tout tenté pour l’en dissuader, en vain. Si 500 intellectuels israéliens ont signéla reconnaissance de l’Etat de Palestine à Tel-Aviv, les réactions restent partagées au sein de la communauté juive de Belgique. Faut-il avoir peur ? Se réjouir ? Quelles seront les conséquences pour les deux côtés ? Un apaisement des tensions ? Une nouvelle flambée de violence ? « Nous n’allons pas à l’ONU pour isoler ou délégitimer Israël, mais l’occupation israélienne », a assuré Mahmoud Abbas.

Difficile de trouver un consensus au sein du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB). Son président, Maurice Sosnowski, se dit inquiet et perplexe : « La reconnaissance d’unEtat palestinien est une évidence pour tous, reste à voir la manière », confie-t-il. « L’immense majorité des Juifs sont pour deux Peuples, deux Etats, mais la solution ne peut venir que sous la forme de négociations directes, comme le prévoyaient les accords d’Oslo. Une initiative unilatérale de l’Autorité palestinienne, associée au Hamas qui ne reconnait pas l’existence d’Israël, ne va que rendre le problème plus complexe. On peut comprendre la démarche des Palestiniens qui veulent que les choses changent, il faut sortir de l’impasse, et en même temps, tout le monde est conscient que cette façon de faire ne résoudra pas le problème. Certains disent que la reconnaissance unilatérale est la continuation de la guerre par d’autres moyens. C’est une vision triste, mais peut-être bien réelle ».

Le président du CCLJ, Henri Gutman, confirme le discours qui a toujours été celui du Centre communautaire laïc juif, à savoir le droit à l’auto-détermination. « Depuis le début, nous défendons ce droit qui passe par celui d’avoir un Etat », rappelle-t-il. « C’est d’ailleurs inscrit dans toute l’histoire du sionisme. En cela, Israël devrait être le premier à reconnaître l’existence de l’autre. Israël a accepté la résolution de l’ONU qui créait deux Etats, l’un juif, l’autre arabe. Celui-ci veut désormais s’appeler Palestine, et c’est normal. En 1967, Israël était également pour l’existence de deux Etats, pourvu que les Arabes reconnaissent son existence. En 79, le traité de paix signé avec l’Egypte prévoyait que dans les cinq ans naisse aux côtés d’Israël une Palestine autonome. C’est en 1988 finalement que l’OLP a proclamé son autorité. En 1993, les accords d’Oslo ont réaffirmé l’existence légitime de deux entités, sans précision toutefois sur la manière d’y arriver. En réalité, cela ne changera rien sur le terrain, puisque l’Etat palestinien restera sous contrôle israélien. Mais on ne parlera plus d’occupation d’un territoire, on parlera d’occupation d’un Etat, et là ça devient problématique… ». Pour Henri Gutman,la demande palestinienne est non seulement juste, « mais elle est même indispensable pour Israël », affirme-t-il. « Pour qu’Israël reste un Etat juif et démocratique, avec des frontières stables, les Palestiniens doivent avoir un Etat. Sinon, à terme, nous verrons un Etat avec des Juifs et des Arabes dans lequel les Palestiniens pourront demander la citoyenneté et se retrouveront majoritaires, ce qui signifie la fin de l’Etat juif ». Il laisse la réflexion ouverte : « Il est intéressant de constater que les deux autorités qui s’opposent le plus fermement à la reconnaissance de la Palestine comme Etat sont Israël et le Hamas… ».

Chef adjointe de mission à l’ambassade d’Israël pour la Belgique et le Luxembourg, Michal Gur Arieh considère la résolution de l’ONU comme un « exercice de relations publiques »qui n’a rien à voir avec la manière légale d’obtenir un Etat. « Cette résolution est unobstacle aux négociations de paix, en enfermant les Palestiniens dans des positions maximalistes qui rendraient très difficiles les concessions nécessaires à l’obtention d’un accord de paix. Que peut-on attendre de cette résolution concernant la vieille ville de Jérusalem et le Mur des Lamentations, site saint du Peuple juif ? La résolution est-elle censée être équilibrée et promouvoir une coexistence pacifique, ou être partiale et aboutir à un compromis boiteux ? ». Malgré les échecs répétés des négociations bilatérales, Michal Gur Arieh maintient : « En juillet 2000, nous étions très proches d’un accord, mais Arafat a finalement claqué la porte et initié la seconde intifada. Pour que des négociations fonctionnent, il est indispensable de s’asseoir sérieusement autour de la table et de rechercher des solutions. L’histoire a montré que des négociations directes produisaient des résultats, comme les accords de paix avec l’Egypte et la Jordanie. Mais les négociations directes impliquent des concessions douloureuses des deux côtés. La résolution de l’ONU donnerait aux Palestiniens ce qu’ils veulent, sans rien leur demander en retour. Nous pensons que cette démarche nous éloigne du chemin de la paix ». Elle affirme : « Si des négociations n’aboutissent pas, c’est parce qu’une des deux parties n’est pas prête à prendre les décisions nécessaires. La communauté internationale peut bien sûr l’y aider, mais à la fin, ce sont les deux parties qui devront décider de leur futur. Les sondages montrent qu’une majorité des Israéliens et des Palestiniens veulent la paix. Il reste à leurs dirigeants à la conclure. Hier encore, notre Premier ministre réitérait son appel à Mahmoud Abbas pour rejoindre la table des négociations, nous espérons qu’il sera entendu ».

Historien israélien, ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi comprend la position palestinienne, mais n’en juge pas moins la situationdélicate : « Les Palestiniens avaient le choix entrene rien faire, et accepter l’enlisement, avec une politique de colonisation intenable, ou effectuer une fuite en avant qui leur permette de débloquer la situation, pouvant soit prendre la forme d’une 3eintifada, la violence -Mahmoud Abbas n’en a jamais voulu-, soit d’un grand coup diplomatique, en allant à l’ONU, c’est-à-dire en internationalisant le problème, étant donné que les Américains ne semblent pas capables de le résoudre ». Que peut-il se passer au Conseil de Sécurité ? « S’ils arrivent à ceque 9 membres du Conseil sur les 15 disent oui ”, ils vont forcer les Américains à poser leur véto, ce qui correspondrait à mettre leur véto sur une résolution à laquelle ils croient et qui est largement inspiréedu discours du président Obama. Ce serait aussi faire apparaitreles Etats-Unis comme l’ennemi des Arabes. Donc, les Américains essaientdésespérément d’éviter cela, soit en créant une minorité de blocage au Conseil, soit en essayant de les dissuader tout simplement de cette démarche, comme s’y emploie Sarkozy. Mahmoud Abbas veut aussi tester le Conseil de Sécurité pour mettre les Américains face à leurs responsabilités ». Quels effets si la proposition est adoptée ? « Ce n’est pas à l’ONU que se crée un Etat, mais l’Assemblée générale peut améliorer le statut de l’Autorité palestinienne (AP), et faire d’une entité improbable un Etat non membre avec un statut d’observateur, comme celui du Vatican. En même temps, l’Assemblée générale offre aux Palestiniens la capacité de participer à toutes les organisations internationales affiliées à l’ONU, y compris la Cour internationale de La Haye, ce qui les rendrait capables de poser un recours contre la colonisation, illégale. Cela leur donne une marge de manœuvre diplomatique, mais cela crée aussi un choc psychologique. C’est très différent de négocier avec une entité comme l’AP et avec un Etat souverain reconnu comme tel par la Communauté des Nations. Cela crée au moins une égalité de principe. Le grand point d’interrogation, c’est la capacité d’influence des deux parties sur leurs propres groupes, que l’on sait très faible. Pour le Shin Beth (Sécurité intérieure), le principal danger vient des colons, qui veulent en découdre et sont très difficiles à maîtriser, plus que d’un soulèvement des territoires ».

« L’Union des Progressistes Juifs de Belgique soutient la reconnaissance de l’Etat de Palestine par l’ONU », le slogan est exhibé sur une banderole devant la façade de l’UPJB (rue de la Victoire 61, 1060 Bruxelles). Dans son communiqué du 20 septembre 2011, l’organisation revendique participerà la campagne de la gauche associative et syndicale en faveur du vote par la Belgique de la reconnaissance de l’Etat de Palestine à l’Assemblée Générale des Nations Unies. « L’initiative palestinienne de demander ce vote aux Nations Unies doit être prise au sérieux par les gouvernements européens, en ce compris le gouvernement belge », souligne-t-elle.« Elle marque l’échec de la stratégie  d’Oslo (négociations bilatérales sans moyen de pression pour obtenir la fin de l’occupation et de la colonisation). Aujourd’hui, le peuple palestinien en appelle plus que jamais à la solidarité internationale pour instaurer un nouveau rapport de force au niveau des Nations Unies, celles-là même qui ont reconnu en 1948 l’Etat d’Israël sur une partie de la Palestine mandataire. Même si ce vote ne changera pas la situation quotidienne des Palestiniens, il représentera une étape irréversible vers la légitimité politique et juridique de la Palestine dans le concert des nations. (…) Le Sénat belge a voté à une très large majorité une motion en faveur du vote par la Belgique de cette reconnaissance. Nous appelons notre gouvernement à mettre en pratique cette orientation qui va dans le sens de plus de justice, de paix et d’égalité au Moyen-Orient ».

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