La politique des indignés

Les politiques s’en plaignent souvent : au cours des dernières décennies, le développement des médias, singulièrement de la télévision, a engendré une démocratie d’opinion, ou, si l’on préfère, provoqué un déséquilibre au sein de la démocratie représentative. Celle-ci repose sur le fait que les élus ne reçoivent pas de mandat impératif.

Les citoyens donnent leur voix à leurs élus et ceux-ci agissent au mieux, en fonction des circonstances, quitte à se faire sanctionner par un vote négatif aux élections suivantes. Entre deux scrutins, les citoyens disposent néanmoins de nombreux moyens de peser sur les décisions : droits d’expression, de manifestation, d’association, de pétition, liberté de la presse. L’opinion publique ne décide pas, puisque les citoyens ont délégué leur voix à leurs représentants, mais elle influe. Quand on parle de démocratie d’opinion, on veut donc dire que l’importance actuelle des médias a donné à l’opinion publique un poids tel que les élus sont condamnés à suivre sans cesse ses changements d’humeur, ce qui empêche toute politique à long terme.

Dans cette lecture, désormais classique, les hommes et les femmes politiques sont en quelque sorte les victimes des médias. L’actualité suggère pourtant un diagnostic plus problématique : entre démocratie représentative et opinion publique, il n’y a pas, ou plus, de contradiction. Les élus ne se plient pas, contraints et forcés, au caprice de l’opinion. Ils sont devenus l’une des expressions les plus exemplaires de ce caprice. Ils habitent de moins en moins leur fonction étatique et s’expriment de plus en plus en tant qu’individus animés, comme tous les autres, par leurs émotions, leurs opinions, leurs contradictions individuelles. Ils parsèment le débat public de jugements aussi péremptoires et peu documentés que celui du citoyen lambda. Leurs propos ne diffèrent en rien de ce qui peut se dire le matin entre collègues de bureau ou le soir dans les familles pendant le JT. L’actualité politique est constamment dominée par leurs indignations à propos du bruit des avions, des tarifs d’un parc d’attractions, des pandas d’un zoo ou d’un autre, des bonus des banquiers et des salaires de quelques dirigeants d’entreprises publiques. Des questions stratégiques sont soumises à des « j’aime », « je n’aime pas ». L’avenir de la politique énergétique, de la recherche et de l’industrie varie au gré des peurs des politiques eux-mêmes. La politique étrangère semble animée par un constant « deux poids deux mesures ». On taxe, on détaxe, on interdit, on autorise, par simple réaction à un fait divers, à une vidéo d’étudiante, à un tweet indiscret ou maladroit. Les politiques imposent à l’opinion publique l’agenda désordonné, inconséquent, superficiel et arbitraire de leurs émotions et de leurs indignations personnelles. Ils ne donnent pas seulement le sentiment d’un monde chaotique, d’une gouvernance au jour le jour et d’une absence totale de perspective. Ils ont privatisé la politique.

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